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La première fois que j’ai entendu le nom de Mehdi Charef, j’avais 14 ans. C’était dans le salon d’une copine, dans le XIXe arrondissement, et c’est sa mère qui m’en avait parlé. Elle m’avait conseillé de lire le très beau La maison d’Alexina, sur des gamins cabossés.

J’ai suivi sa recommandation et j’avais été fort étonnée de découvrir qu’un écrivain pouvait s’appeler Mehdi Charef. À l’époque je découvrais tout juste Albert Camus et L’Étranger, qui m’avait bien plu. De plus, l’intrigue se passait à Alger. Je ne savais pas que c’était les débuts d’une grande histoire d’amour avec la littérature algérienne, ni encore qu’il existait d’autres facettes littéraires à venir du gamin de Belcourt, devenue Belouizdad dans les années 90.

Je précise que tout ça s’est déroulé avant l’existence d’Internet, alors je découvrais la vie et la littérature, toute seule à mon rythme. Il faut dire que les maisons d’édition n’avaient pas encore – si tant est qu’elles l’aient fait aujourd’hui – tout à fait ouvert la porte à ces récits de l’immigration.

J’ai alors lu Mehdi Charef, qui vient de Maghnia, à l’extrême ouest de l’Algérie, et ça m’a fait un bien fou. Grâce à lui j’ai pu en apprendre davantage sur les miens, sur cette fichue histoire entre la France et l’Algérie dont on ne guérira jamais vraiment. En tout cas pas avant plusieurs générations.

Lorsque Mehdi Charef a publié Le Thé au Harem d’Archi Ahmed, nous étions en 1983. Par coquetterie, je me dois de dire que je n’étais pas née (oui, bon d’accord, je naîtrai l’année d’après). Cette année a été un pivot pour les Arabes en France. On a écrit plus que de raison, moi la première, sur la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Les forts espoirs suscités, l’arnaque du Parti socialiste et ses satellites. Le braquage sans honte d’une lutte pour le droit d’exister.

Une œuvre sociale, populaire au sens noble du terme

Mais ce qu’on n’a pas assez dit, c’est que Mehdi Charef avait une longueur d’avance sur tout ça. Il avait déjà tout dit. Il avait compris mieux que personne tous les nœuds éternels qui nous empêcherons d’avancer. La pauvreté d’abord. On n’a pas non plus assez souligné à quel point la littérature de Mehdi Charef est une œuvre sociale, populaire au sens noble du terme. La pauvreté reste le personnage principal de ses romans.

Je crois aussi que j’ai mieux compris ce que c’était d’être un·e Arabe en France, éternellement indésirable, grâce à lui. Grâce à ses mots, ses phrases et surtout sa poésie. Car Mehdi Charef était un poète sous-estimé. Il arrivait à transcender la crasse et les humiliations sans les édulcorer. Vous voyez, ou peut-être pas, ce truc qui prend au ventre et qui fait monter les larmes aux yeux sans aucun contrôle. Ce moment qu’on ne peut jamais oublier. Avoir fait entrer cela en littérature, c’est une prouesse à souligner et à ne jamais cesser d’applaudir.

La lecture de tout l’œuvre de Mehdi Charef m’a permis aussi de comprendre que l’émotion, en littérature, ce n’est pas toujours sale ou misérabiliste. Je crois que ça restera ma hantise éternelle. Mais lui, il parvenait à raconter les pires moments de sa vie et des siens sans tirer sur la corde facile. Pardon, mais, ça c’est un talent inestimable dont bien des écrivain·es devraient s’inspirer.

Ce n’est pas une simple coquetterie, Mehdi Charef nous a ainsi rappelé qu’on devait toujours lever le menton et ne jamais s’excuser de qui on est. Et surtout qu’on pouvait écrire, et bien. Cet orfèvre de la phrase a provoqué en moi un inoubliable bonheur de lecture avec Le Thé au harem d’Archi Ahmed. Déjà, contrairement aux apparences, c’est drôle, plein de beaux personnages et ça raconte plus que bien la cité. Ça aussi, c’est une sacrée affaire, qui peut vite tourner au désastre.

Je reste marquée par ce moment où j’ai vu dans ce roman, objet sacré s’il en est, se dérouler l’histoire des nôtres, les prolétaires de l’immigration. Car il a été l’auteur du « nous » collectif. Je dis souvent, lorsqu’on me demande mon histoire, que ma vie est un cliché de l’immigration algérienne. Aujourd’hui, je mesure à quel point c’est une chance et Mehdi Charef n’y est pas pour rien.

Il était ouvrier affûteur quand il a écrit son premier roman. Je ne sais pas avec précision ce que recouvre ce vocable, mais la perte de Mehdi Charef signe aussi la disparition, hélas inéluctable, de cette génération d’ouvriers immigrés. C’est un peu vertigineux quand on y pense, mais nous serons les derniers et dernières tenant·es de cette histoire. Plus on avancera dans le temps, moins il existera de fils et de filles d’ouvriers travaillant à l’usine, comme moi et d’autres.

Une générosité rare

Apprendre son décès, c’est se remémorer son apport littéraire immense, mais aussi sa gentillesse. Je n’ai jamais cessé de le lire. Et après, j’ai eu la chance de découvrir l’homme. La première fois que je l’ai rencontré, c’était en 2016, dans une librairie de Ménilmontant, dans le XXarrondissement de Paris – si mes souvenirs ne me trompent pas.

Marie Hermann, son ultime éditrice, me l’avait présenté. Il avait lu l’article que j’avais consacré quelques mois plus tôt à sa réédition du Harki de Meriem. Il m’avait tutoyée d’emblée et m’avait dit quelque chose comme : « Tu te débrouilles bien, ton article était bien écrit. » Je ne partage pas cette anecdote ici par manque d’humilité mais pour dire à quel point ce compliment a ravi la « moi » adolescente et la « moi » adulte, jamais sûre de ça. Mais surtout pour montrer combien ce pionnier a toujours encouragé les suivants.

L’homme était aussi attentif. Je lui avais dit à quel point son œuvre m’avait marquée. Il m’avait demandé si j’avais vu le film Le Thé au harem d’Archimède. Je lui ai avoué que non, faute de l’avoir jamais trouvé (la vérité, c’est que je regarde peu de films).

Quelques jours plus tard, au journal m’attendait de sa part un paquet avec deux DVD, Le Thé au harem et Cartouches gauloises. Je ne les ai jamais visionnés, honte à moi, faute de posséder un lecteur DVD, mais le geste est d’une générosité rare.

Je l’ai recroisé, je l’ai invité lorsque j’ai pu à Mediapart (vous pouvez lire ici sa nécrologie dans le journal) avec la volonté de lui donner la place qui lui échoyait de droit et de talent – dont cette fois fois, en 2018, dans « Tire ta langue », animé avec mon formidable collègue Antoine Perraud.

Certain·es dans mon entourage disent que je suis en pierre et que m’émouvoir peut parfois être difficile. Ce jour-là sur le plateau, alors que nous discutions de Rue des Pâquerettes, sans crier gare, des larmes me sont montées. Heureusement, personne n’a filmé cela, mais quand Mehdi Charef parlait, difficile de rester de marbre.

Des années plus tard, c’est lui qui a pleuré lors d’un débat sur l’écriture, le social et le réel, submergé par ses sentiments. Il a quitté la scène quelques instants avant de revenir, l’air de rien. Classe, comme toujours.

Une génération qui a ouvert la porte

Quand je me suis lancée en 2022 dans le récit de cette épopée de la littérature « beur » (quel mot affreux), j’ai pensé à lui en premier. Je voulais lui rendre la place qu’il mérite, au-delà de celle qu’il occupe dans mon panthéon littéraire personnel. Il a accepté et on s’était vus longtemps dans un café qu’il aimait bien place de Clichy. Il fallait parler fort pour qu’il entende bien mais quel bonheur d’avoir pu l’entendre raconter cette période qui, je dois dire, m’obsède un peu.

Encore une fois, il a été d’une générosité sans nom, partageant encore et encore des histoires qu’il avait déjà dû raconter dix fois. Ou des passages plus douloureux de sa vie, comme le passage chez Bernard Pivot et tout son impensé raciste. Ou tout simplement ce que c’était d’être un Arabe ces années-là, ces années 80 qui ne sont pas seulement celles de la musique et de la mode discutables mais aussi celles où être un Arabe comportait un risque vital.

J’insiste car je crois que parfois les plus jeunes, les transfuges de classe et assimilé·es ne réalisent pas toujours à quel point cette génération s’en est pris plein la figure. Il ne faisait pas bon d’être algérien dans les années 70, comme l’a montré Rachida Brahim dans son livre La Race tue deux fois sur les arabicides.

L’écrivaine Faïza Guène a déjà témoigné de ce qu’elle lui doit. Certain·es ne mesurent pas non plus à quel point cette génération a ouvert la porte, avec d’autres comme Tassadit Imache ou même Azouz Begag. Et à quel point Mehdi Charef a tout défoncé pour la suite. Sans jamais refermer la porte derrière lui.

Faïza Zerouala

Photo ©FaizaZerouala

Cet article est également à retrouver sur le blog de Mediapart 

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