C’est officiel.

Les Misérables représente la France aux Oscars.

Ladj Ly et l’école Kourtrajmé représentent la France aux Oscars.

La banlieue de Montfermeil représente la France aux Oscars.

La cité des Bosquets toute entière représente la France aux Oscars.

La presse scande joyeusement ces variations métonymiques pour un film déjà Prix du jury du Festival de Cannes. Variations métonymiques qui tombent à point. La synecdoque est fière. Elle était attendue. Et de quelle partie pour le tout on parle !

C’est la synecdoque-espace de la misère bouillante et de la tension sourde. Ladj Ly, qui habite encore aujourd’hui la cité des Bosquets, place les barres d’immeubles au centre de l’histoire. Elles sont filmées et magnifiées par l’usage du drone que manipule le petit Buzz. Elles sont en flammes lorsque les furies des enfants se déchaînent à la fin du film. Elles sont surtout témoins de la dévalorisation au cours du temps de cette co-propriété construite en 1965. La dégradation s’explique principalement du fait des conditions de production, de commercialisation et de gestion du projet dans les décennies qui suivent.

1500 logements, un tiers invendus et des problèmes qui s’enracinent

Les Bosquets, c’est l’histoire classique de l’utopie des années 1960 dont le sort finit par ne pas être très heureux. Celle des co-propriétés de banlieue en difficulté nées grâce au boom immobilier des « prêts Logécos » distribués de 1953 à 1962 par le Crédit foncier, très vite mises à mal par la bulle spéculative et la crise de surproduction liée à un rythme de construction impressionnant. Le boom est dû au prix de revient plafond inférieur à celui des logements ordinaires de 1950, aux normes réduites en matière de surface, et à l’utilisation systématique de systèmes constructifs industrialisés suivant les plans-types du Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme.

Si les « prêts Logécos » permettent de réaliser plus d’un million de logements en une décennie, aux Bosquets,  près d’un tiers des 1 500 logements construits restent invendus après livraison. S’ensuit un cercle vicieux de dégradation dû à l’accumulation des impayés, aux problèmes d’entretien et à la fluctuation du volume des charges pour chacune des barres d’immeubles.

C’est aussi la synecdoque-fruit d’une violence systémique, d’un racisme ordinaire et d’une généalogie de politiques publiques qui ont fabriqué l’assignation à territoire et à identité. Le fruit de l’enclavement des périphéries résidentielles, des ratés de la construction des grandes co-propriétés et des grands ensembles – des faiblesses de la politique de la ville. La citation botanique d’Hugo clôt ainsi le film, mi-coup de poing, mi-niaise (avouons-le) : « Mes amis, retenez ceci. Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Les mauvais cultivateurs, divers et variés

Attention, la police n’est pas la seule à être incriminée, il ne s’agit pas juste de lancer un mort aux flics, aux keufs, aux condés, aux poulets, aux Schmitt, aux flicards, aux cow-boys. Il s’agit aussi de mettre au banc des accusés tous les mauvais cultivateurs, lesdits concepteurs, gestionnaires, administrateurs et autres technocrates, qui peinent à trouver une solution pour les Bosquets.

Ceux qui, en juin 1994, signent l’implosion de la « barre 2 », première tour ciblée par l’État sur les crédits du ministère de la ville, à hauteur de 40 millions de francs. Ceux qui signent la même année un contrat de ville de 220 millions de francs et ne tiennent pas leurs promesses.  Ceux qui entrent en politique sur des territoires qui détiennent le record des subventions de la politique de la ville destinées à améliorer les conditions d’habitat, et qui n’en font pas toujours grand-chose. Ceux qui systématisent les opérations successives de rénovation urbaine après 2003, engendrant la démolition de deux tiers des logements de la cité – la valse des démolitions occultant les autres volets nécessaires au renouvellement du quartier. L’embrasement des barres d’immeubles, tel qu’il est filmé par la caméra de Ladj Ly, c’est depuis longtemps que les mauvais cultivateurs le préparent.

Et maintenant ?

Le film ravive de vieux souvenirs, quatorze ans après la mort de Zyed et Bouna, en octobre 2005. Quatorze ans après les émeutes qui commencent à Clichy-sous-Bois, commune voisine de Montfermeil, suite à la mort des deux adolescents injustement poursuivis par la police. Quatorze ans après que ces émeutes en Seine-Saint-Denis se sont étendues à des communes partout en France, embrasant le pays et rappelant à quasiment tout le monde l’urgence de la situation. L’intensité narrative culmine dans l’attente et dans l’errance des trois policiers, juste avant l’étincelle. Les violences policières sont bien au cœur de ce qui ne va pas, mais dans l’histoire, les mauvais cultivateurs sont tout autant les concepteurs, gestionnaires, administrateurs et autres technocrates de ces quartiers.

Alors oui, Les Misérables représente la France aux Oscars. Oui, les variations métonymiques tombent à point. Et oui, la synecdoque se doit d’être fière. Mais surtout, la partie pour le tout se doit impérativement de rappeler le rôle de tous les mauvais cultivateurs dans cet embrasement, afin de rectifier le tir. Ladj Ly compte poursuivre sur cette lancée et prépare déjà un film sur le parcours politique de l’ancien maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain.

À nous de faire écho à cela en repensant la mise en œuvre des politiques publiques dans les quartiers-miroirs des Bosquets. À nous de dépoussiérer, pour laisser la place aux initiatives prometteuses portées par le tissu associatif très actif de Seine-Saint-Denis. À nous de faire en sorte que les projets de renouvellement urbain sur ces territoires fassent bien le travail de penser justice sociale, accès à l’emploi et développement économique, pas seulement rénovation et réhabilitation du bâti. À nous de faire rimer le prolongement du tramway T4 – discuté depuis 1998, promis depuis 2004, lancé en 2019 – avec un vrai désenclavement du quartier. À nous enfin de rester vigilants, pour faire des élections municipales prochaines l’occasion d’un vrai débat citoyen métropolitain sur ces questions.

Oui, les Misérables aux Oscars, si ça peut mettre les mauvais cultivateurs des quartiers au banc des accusés.

Magda MAAOUI

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