Le Bondy Blog : Vous avez commencé à écrire à 12 ans. En 2013, vous avez publié votre premier livre intitulé Une française de fabrication. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ? 

Sophia Hocini : C’est arrivé après une discussion avec ma mère, qui ne sait ni lire ni écrire. J’ai eu un déclic quand j’ai compris qu’elle était en déconnexion totale avec la société parce qu’elle ne pouvait pas parler du dernier article qui a été publié dans Libération, du dernier film sorti au cinéma… J’ai compris que lire et écrire étaient un puissant levier dans la vie pour pouvoir tisser des liens. Elle me faisait porter aussi une certaine responsabilité quand elle me disait : « Ma fille rattrape ce que je n’ai pas fait ». Je me souviens également que quand mon père a eu son premier salaire, il a offert des cadeaux à ses 9 enfants. Pour moi, c’était un cahier. Au début, j’étais un peu dégoûtée parce que je me suis dit : « Ils ont tous de belles chaussures et moi j’ai ce pauvre cahier ». Quand je l’ai ouvert, il y a eu un truc qui est monté en moi, impossible à vous décrire mais je me suis dit que c’est ce que je voulais faire. Puis, j’ai ouvert un blog qui s’appelle « La robe rouge », un blog féministe et communiste. J’ai été repérée par L’Humanité.

Le Bondy Blog : Vous aviez 7 ans à votre arrivée en France. Dans votre livre, vous racontez cet épisode marquant de votre vie. Que dire de l’accueil et la vie des exilés en France aujourd’hui ? Est-ce que cela a changé selon vous ? 

Sophia Hocini : Je pense que c’est pire aujourd’hui ! Avec ma famille, on a eu la chance de rester un an à l’hôtel. Aujourd’hui, il y a des gens qui restent dix ans à l’hôtel. C’est une cause pour laquelle je suis militante. Tous les weekend, je suis à La Villette pour faire des maraudes. C’est indigne ce sort qui leur est réservé. Je trouve que cela s’est dégradé avec l’élection d’Emmanuel Macron.

Le Bondy Blog : Vous vous livrez entièrement sur votre parcours.  Sur la scène de Radio Live au Festival du Livre à Metz, les spectateurs ont pu voir une vidéo de votre mère, des photos de votre foyer. Comment votre famille perçoit cela ? 

Sophia Hocini : Quand j’ai publié mon livre, cela a été compliqué. Ma famille ne voulait pas que j’en parle car pour eux c’était une honte, ils craignaient que les gens se moquent de nous. Finalement, ils se sont rendus compte qu’il n’y a rien de plus puissant que le témoignage et de fil en aiguille, quand ils ont vu que cela faisait écho, que cela parlait à nombre de gens, ils ont mieux reçu le projet. Aujourd’hui, il sont fiers que je sois l’ambassadrice de notre histoire qui est celle de milliers et de millions d’autres gens. C’est difficile de prendre de la distance avec son histoire, d’en parler de façon posée et sereine. Pour eux, cela s’est avéré être thérapeutique, car ils ont vécu beaucoup de traumatisme. C’est une fierté de se dire qu’on n’est peut-être pas des héros mais qu’on a surmonté des choses assez difficiles.

Le Bondy Blog : Comment voyez-vous vos parents ? 

Sophia Hocini : Je les vois comme des héros, surtout ma mère. Le film Des figues en Avril de Nadir Dendoune, m’a bouleversée parce que, pour la première fois, on met enfin en avant ces femmes restées invisibles pendant des années. Ma mère est une héroïne et il y a plusieurs héroïnes qui viennent de nos banlieues, de nos quartiers qu’on ne valorisent jamais. Ma mère est une héroïne : elle a porté, élevé, éduqué, aimé 9 enfants qui aujourd’hui s’en sortent tous. Elle a vécu des tragédies et la misère en Algérie, a traversé la Méditerranée avec sa famille avec une prestance, une dignité et une noblesse que je n’ai jamais vues ailleurs. Je sais que je ne serai jamais le dixième de l’élégance de cette femme. C’est pour cela que mon héroïne c’est ma mère.

Le Bondy Blog : Quelles ont été vos références littéraires ? 

Sophia Hocini : À 14 ans, j’avais lu le manifeste du Parti Communiste. Mes références c’était Karl Marx, Rosa Luxembourg, Olympe Gouges, des auteurs qui m’ont inspirée. Je ne lisais pas Harry Potter !

Le Bondy Blog : Au Festival Le Livre à Metz, vous avez partagé votre récit sur scène avec ceux d’Amir Hassan et de Samba Sambounou.

Sophia Hocini : Malgré la différence des histoires et des parcours, on a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous divisent. Je connais Amir Hassan qui vient de Gaza. Nos traumatismes et nos peurs ne viennent pas des mêmes contextes politiques mais finalement on a un peu vécu la même chose. Sur les mentalités et notre vie de famille, on retrouve plein de similarités. Grâce à nos différences, on s’est retrouvés là à porter un message éducatif et pédagogique au public. Il faut essayer de transformer ça au niveau de la société car le vivre ensemble que l’on invoque régulièrement, ce n’est pas vivre les uns à côté des autres, mais les uns avec les autres.

Le Bondy Blog : Vous êtes une femme engagée et ce, depuis très jeune à la fois dans le milieu associatif et en politique. Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

Sophia Hocini : Souvent, il m’est arrivé en écoutant parler certains politiques, notamment les plus connus, de me dire qu’ils étaient parfois très incompétents dans mes domaines d’expertise. Ils ont beau avoir fait les meilleures écoles, ils n’ont pas l’expertise de la réalité du terrain. Pourquoi ne serais-je pas légitime à être force de proposition et pro-active ? À 14 ans, j’ai rejoint le Parti Communiste. J’ai mené des campagnes à Marseille pour les municipales et les départementales. Aux dernières élections départementales, j’ai réuni avec mon binôme 14,15 % des voix des votants, arrivés en 3ème position. Les gens se sont rendus compte que j’étais une gamine du quartier, que mon quartier je le connais et que mon objectif, c’était d’être à son service. Mon frère aîné a gardé un petit papier sur lequel j’avais écrit : « Un jour, j’irai en France ». À 8 ans, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je disais soit journaliste soit Présidente de la République.

Le Bondy Blog : Pouvez-vous nous parler de quelques uns de ces engagements ?

Sophia Hocini : L’AFEV est un de ces engagements. C’est un projet qui fait rencontrer des jeunesses qui ne se rencontrent pas naturellement. Ce sont des étudiants qui accompagnent deux fois par semaine des enfants des quartiers prioritaires. Il y a 10 000 étudiants qui s’engagent par année scolaire. Il s’agit aussi de permettre à des jeunes qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre ou à la bibliothèque de pouvoir bénéficier de ce genre de sorties culturelles. J’ai été ambassadrice de cette association pendant 5 ans et maintenant je laisse la place à des plus jeunes. Il y a aussi la ZEP (Zone d’Expression Prioritaire), un média associatif et participatif né du constant que les jeunes sont mal représentés dans les médias, qu’on parle souvent à leur place en véhiculant des clichés. Nous organisons des ateliers d’écritures animés au près des jeunes les plus éloignés de l’écrit.

Le Bondy Blog : À Metz, le Bondy Blog a travaillé avec des lycéens sur la place des femmes dans la société. Quel est votre regard sur cette problématique ?

Sophia Hocini : Il ne s’agit pas forcément de la place des femmes mais des places des femmes. Ce n’est pas la même problématique quand on est une femme qui vient d’Algérie, quand on est une jeune cadre dynamique parisienne, quand on est une bourgeoise du XVIe arrondissement de Paris ou encore une jeune femme d’un milieu rural. À moi, on a expliqué que mon rôle c’était de faire à manger, de faire le ménage, qu’il ne fallait pas que j’étudie trop parce que sinon je n’allais pas trouver de mari. J’ai décidé que ma place ne serait pas celle-là, que j’avais envie d’être une femme émancipée, libre et de vivre comme j’ai envie. Les sociétés occidentales peuvent aussi réserver un sort difficile pour les femmes. L’éducation reste assez genrée, on le voit avec le faible nombre de filles dans les filières scientifiques. Sur le marché du travail, on nous demande si on est en couple et si on compte devenir mère comme si nous étions des poules pondeuses ! Et il y a également la place des femme dans l’espace public, un drame que j’ai vécu en 2014. J’allais prendre le métro à Marseille et j’ai été victime d’une tentative de viol. Je me suis battue, je suis allée porter plainte et l’agent qui a pris ma plainte m’a dit : « Oui mais en même temps mademoiselle, il ne faut pas vous étonner de ce qui vous arrive quand on se balade en robe à 23 heures ». Cette phrase, je l’ai vécue comme une deuxième agression. Ma coquetterie, je la vis aussi comme un acte de résistance.

Le Bondy Blog : Vous vous définissez comme féministe. Comment définiriez-vous ce terme ?

Sophia Hocini : Pour moi il n’y a pas un féminisme mais des féminismes. Le combat d’une féministe algérienne ne sera pas le même que celui d’une féministe intersectionnelle, d’une féministe musulmane ou encore d’une féministe pro-LGBT. Tous ces féminismes sont nobles, se valent et ont le droit d’exister. Si une femme fait le choix de mettre le voile, libre à elle. Si une femme kabyle décide de sortir en robe kabyle dans les rues d’Alger, elle doit pouvoir le faire. Pour moi, le féminisme est un humanisme. Je soutiens tous ces mouvements.

Le Bondy Blog : Êtes-vous repartie en Algérie depuis ? 

Sophia Hocini : J’ai voulu refaire mes papiers en 2013 mais le consulat algérien m’a signifié que je n’étais plus la bienvenue. Ils me parlaient en arabe alors qu’ils savaient que je suis kabyle. Ils disaient devant moi en arabe « Kabyle de merde », que j’étais une traitresse, une harki parce que j’avais écrit un article sur les 50 ans de l’indépendance de l’Algérie  dans L’Humanité. Dans ce papier, je parlais des divers événements, notamment du printemps berbère dont on parle peu.

Le Bondy Blog : À travers votre récit quel message principal souhaitez vous transmettre au public ? 

Sophia Hocini : L’amour ! Cela va paraître très niais, mais en fait, l’amour c’est très politique ! La France est l’un des pays qui consomme le plus d’antidépresseurs parce que les gens ne se parlent pas, on se méprise. Nous avons pour point commun d’être humain, on peut alors se poser autour d’une table, d’un café et parler. L’amour cela peut être aussi aimer son quartier, aimer son travail et être épanoui, aimer sa famille. C’est pareil en politique : si on se mettait à imaginer des projets autres que de se marcher dessus. Toutes les questions qu’elles soient politiques, sociales, écologiques, quand on fait les choses avec l’élan du cœur et ça marche.

Le Bondy Blog : Quels sont vos prochains projets ?

Sophia Hocini : Je suis un peu une folle c’est pour cela que je mène deux projets de livre en même temps ! Le premier est une réécriture du Petit Prince où le personnage est une jeune fille qui arrive à Paris et qui découvre sept quartiers emblématiques. Par exemple, au lieu de rencontrer l’allumeur de réverbère, elle rencontre une prostituée. Le deuxième est une espèce d’abécédaire des mots engagés. J’ai choisis 26 mots avec les 26 mots de l’alphabet. J’ai également des projets politiques notamment autour des prochaines municipales.

Propos recueillis par Fatma TORKHANI et Ferial LATRECHE

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