Le Bondy Blog relatait le mois dernier l’histoire de Kader Salmi, un habitant de Montreuil qui avait sauvé d’un incendie 19 de ses voisins, dont sept enfants, au péril de sa vie. Certains des habitants rencontrés sur place se sont demandés pourquoi personne n’avait parlé de cette histoire dans les médias avant que ne débarque notre feuille de choux.

Je leur avais répondu que l’histoire étant belle, et l’acte de Kader Salmi vraiment héroïque, les autres journaux s’empresseront d’en parler une fois l’article publié sur le Bondy Blog. Sans le savoir, j’avais menti à tous ces braves gens. Deux semaines après avoir relaté l’événement, aucun autre média n’avait repris l’info.

« Si l’incendie s’était produit à Paris tout le monde en aurait parlé », m’a affirmé Dalenda, une des voisines qui doit la vie à Kader Salmi. La sienne et celles de ses deux petites filles. Je voulais lui prouver qu’elle avait tort. Après tout, il n’y a pas si longtemps, j’avais encore une carte de presse et j’ai toujours eu une haute opinion de la profession et de ses missions. Les reporters qui débarquent en banlieue uniquement quand ça va mal étaient pour moi un poncif. J’ai donc approché plusieurs journalistes de grandes rédactions parisiennes. Tel un saumon dans le Saint-Laurent, j’ai même remonté, contact après contact, mail après mail, jusqu’aux rédacteurs dont le travail est de parler de Montreuil et sa région pour un grand quotidien national. Trois semaines après mon papelard, aucun gratte papier ne s’est intéressé à l’affaire, livrée clef en main par mes soins. Exception faite du Courrier de l’Atlas, parce que Nadir Dendoune trouvait « aberrant que l’histoire reste dans l’ombre« .

Le Bondy Blog, souvent sollicité par les « confrères »

Il y a quelques jours, une journaliste s’est finalement déplacée sur les lieux. Mais mis à part une ligne sur les habitants qui ont échappé aux flammes grâce à la vigilance d’un voisin, l’article s’est concentré sur le permis de louer que la mairie de Montreuil veut instaurer contre les marchands de sommeil et les logements insalubres. Pauvreté, misère, violence… La banlieue vit toujours à travers les mêmes thèmes dans les médias. Ils ont éclipsé, la solidarité, le courage et l’abnégation dont a fait preuve Kader Salmi dans cette histoire.

Ce n’est pas la première fois que le Bondy Blog attire l’attention des confrères de ce côté du périph’. Nous ne comptons plus les appels, les mails et les demandes de contacts qui nous sont adressés chaque fois qu’une de nos publications soulève l’intérêt des grandes rédactions.

Ce fût le cas, en 2012, lorsque nous avons raconté l’histoire de ces animateurs renvoyés de leur centre de loisir parce qu’ils faisaient le ramadan. Nous sommes également systématiquement assaillis de demandes de contacts chaque fois que « ça pète » entre les jeunes et la police, quelque part, sous nos cieux périurbains.

Un journaliste très maladroit d’une grande radio m’a même appelé au lendemain des attentats qui ont endeuillé les confrères de Charlie Hebdo pour que je vienne éventuellement en parler sur leur antenne. Il s’attendait sans doute à ce que je lui dise que c’était bien fait pour leurs gueules de cochon et qu’insulter notre prophète en caricature mérite la mort, parce que quand j’ai exprimé toute l’étendue de ma douleur pour la perte de mes confrères, il m’a demandé déçu : « Vous connaissez des gens dans votre entourage qui ont un autre son de cloche ? ». Non désolé, je ne connais personne qui saute de joie après un attentat. Et pourtant depuis 1991 et le Groupe Islamique Armée en Algérie, j’en ai tout le tour du ventre des souvenirs de ces massacres.

La loi du mort-kilomètre ?

Tout ça pour dire qu’on reprend les articles du Bondy Blog ou on s’adresse à ses journalistes que lorsque l’on veut parler d’islam, de violences urbaines, d’actes terroristes ou pour me demander le numéro de Kylian Mbappé que je n’ai pas le plaisir de connaître. Mais un homme qui n’écoute que son courage pour sauver la totalité des habitants de son immeuble, paisiblement endormis pendant que leur baraque brûle, ça n’intéresse personne.

Si Kader Salmi s’était contenté de sortir dans la rue avec son épouse au lieu de multiplier les allers-retours, respirant assez de fumées toxiques pour avoir les poumons de Serge Gainsbourg, la forêt amazonienne aurait perdu quelques hectares transformés en papiers journaux. C’est bien connu, les médias ne parlent du train que quand il arrive en retard. S’il y avait eu des morts ce soir-là à Montreuil, les journalistes seraient venus. En masse.

Beaucoup d’habitants des quartiers populaires pensent que les médias ne veulent parler d’un Arabe au milieu des flammes que lorsqu’il brûle une voiture. Pas quand il sauve des gens. Une occasion de prouver le contraire vient d’être manquée.

Idir HOCINI

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