Dans ce texte je m’adresserai aux hommes, aux hommes cisgenres, à mes compères, à ceux qui peuvent se déplacer dans l’espace public sans la peur de se faire harceler sexuellement, à ceux qui gagnent 20% de plus à poste égal dans l’entreprise. Nous sommes en 2019, et je ne viens pas vous parler en vous disant qu’il faut que l’on soit féministe car si vous ne l’avez toujours pas compris je ne peux rien faire pour vous, mais en vous expliquant comment nous perpétuons le sexisme quand on pense être féministe.

C’est en écoutant la sociologue américaine Robin DiAngelo, autrice du livre White Fragility : why is it so difficult for white people to talk about race en 2011, dans lequel elle aborde toutes les rhétoriques que les personnes blanches utilisent pour se dédouaner de tout racisme quand elle pense le combattre, et comment la “White Fragility” (la fragilité blanche) est une arme, que les blanc.che.s en aient conscience ou non, pour empêcher les personnes racisées de parler de leurs expériences. Comment la fragilité blanche est, en somme, une technique de silenciation. En écoutant une de ses interventions sur fragilité blanche, moi, homme noir, je me suis reconnu. J’ai vu dans les mécanismes qui sous-tendent la fragilité blanche, les mêmes qui sous-tendent ma fragilité masculine, ma “Male fragility” !

Ce que l’on veut, c’est être du côté des « hommes bien »

La plupart du temps on se dit féministe, ou plutôt non-sexiste, par négation : on n’a pas violé, on n’a pas agressé sexuellement de femmes, on ne les a pas harcelées, donc comment pourrions-nous être sexiste ?! Encore faut-il pour que ces affirmations soient vraies, que l’on sache ce qu’est un viol, une agression sexuelle, ou le harcèlement ; encore faut-il s’être penché un minimum sur le sujet, ce qui n’est pas toujours le cas. C’est même rarement le cas. Quoiqu’il en soit, se dire non-sexiste parce que l’on n’a rien fait de tout cela montre en réalité, que l’on ne s’est pas penché sur le sujet !

Nous, les hommes cisgenres, ne cessons de nous mettre en opposition à ce que l’on considère être des “mauvais hommes”. Ici par rapport à “ceux qui font”, ceux qui commettent ces horreurs comme si nous ne faisions rien, ne perpétuons rien. Si ce n’est pas en opposition à “ceux qui font”, nous nous inscrivons en opposition à “ceux qui ne font pas”. Ceux qui contrairement à nous ne combattent pas le sexisme, ceux qui ne font pas tout ce que l’on fait, qui ne lisent pas tout ce qu’on lit.

Moi le premier. Je me dis féministe parce que je lis beaucoup de livres dessus, fais des papiers sur les masculinités, et parce que j’écoute des podcasts féministes : standards are on the floor l ! Et ça me suffisait. J’avais les meilleures intentions du monde mais là n’est pas la question. Nous devons pas uniquement analyser nos actions dans leur nature, mais aussi à l’aune de ce qu’elles engendrent. Moi qui lisais sur le féministe et les masculinités, moi qui faisais des papiers et qui en parlais dans mes stories Instagram, c’était certes moi qui démarrais une déconstruction, mais c’était aussi moi qui bénéficiais d’une image d’homme progressiste, d’homme féministe.

Alors que dans le même temps ces papiers et ces stories servaient, sans que je m’en rende compte, à me convaincre que je faisais partie des “hommes bien” et donc à ne pas questionner les rapports de pouvoir qu’il pouvait y avoir à la maison entre ma sœur et moi. On peut donc dire que le rôle de ces articles et ces stories était de pérenniser les rapports de pouvoir qu’il y avait dans ma vie entre moi et les femmes qui m’entourent tout en permettant de me penser du côté du bien, du vrai, du juste.

L’humoriste et comédienne australienne, Hannah Gadsby en a parle avec beaucoup de justesse dans son intervention au « Hollywood Reporter’s Women In Entertainment 2018″ :

Elle y parle de cette ligne qu’on dessine entre nous et les “mauvais hommes”, cette ligne qui n’a qu’un seul et unique but : nous convaincre que l’on est du bon côté de la ligne. Problème : cette ligne, c’est nous qui la dessinons !

Renoncer au pouvoir

Ce n’est que par une analyse profonde des rapports de pouvoir entre nous et les femmes qui nous entourent, et par une renonciation au pouvoir qui en découle que nous serons réellement féministes. Cessons de nous dédouaner et entreprenons de nouvelles dynamiques dans les relations avec les femmes qui nous entourent et dans tous les espaces, le foyer comme le milieu professionnel. Et changer les dynamiques de pouvoir, ce n’est pas demander sans cesse aux femmes ce qui est ou non sexiste – d’ailleurs, si on les écoutait, on le saurait. Il ne s’agit pas d’avoir une liste pour cocher les cases de “comment ne pas être sexiste” mais entrer dans une réelle déconstruction, intérieure, active, et humble de ce que nous avons intériorisé et de quoi nous nous accommodons si facilement.

Renoncer au pouvoir, c’est aussi et tout simplement, s’occuper équitablement des tâches ménagères, et cela sans qu’on nous le dise, sans le faire remarquer, et sans attendre de récompenses particulières. Renoncer au pouvoir, ça aurait été de faire la vaisselle pendant les fêtes sans attendre qu’on nous le demande, ça aurait été de penser aux cadeaux, ça aurait été de se rappeler d’envoyer les vœux à cet oncle que tout le monde oublie tout le temps, ça aurait été de partager la charge mentale que les femmes supportent. Bref renoncer, et sans concession, à nos privilèges.

Se parler et s’éduquer

Il faut aussi parler, se parler entre nous, nous les hommes. Je pense sincèrement qu’il n’y a pas une chose plus forte, une chose plus éloignée des attentes de la masculinité que des hommes qui  parlent sincèrement. Se parler entre nous, se permettre le droit d’être vulnérable, c’est ne plus être dans une performance de genre. Se parler, c’est aussi se parler des masculinités, de ce que ça engendre, de ce que nous engendrons, de ce que nous perpétuons. De comment la masculinité peut aussi nous détruire, de comment la masculinité dans les classes populaires veut aussi dire sortir plus tôt du système scolaire comme a pu le montrer Édouard Louis dans Qui a tué mon père, ou bien sur la manière dont la masculinité des hommes racisés fait qu’ils sont perçus comme sauvages et dangereux par la police par exemple.

Se parler, se reprendre les uns les autres lorsque l’on fait ou dit des choses sexistes, se conseiller, partager les analyses respectives des dynamiques de pouvoir de nos vies, c’est ne plus être dans une rhétorique d’opposition. C’est ne plus être du côté des “hommes bien” face aux “hommes mauvais”, mais se rendre compte que l’on fait partie des dominants et tenter de faire de casser – à notre échelle, comme on peut – l’oppression dans laquelle on est dominant.

Se parler, c’est aussi s’éduquer les uns les autres, parce que c’est à nous de le faire. Ce n’est pas aux femmes de nos vies, qui subissent notre sexisme, de devoir en plus nous éduquer, nous expliquer par exemple en quoi les couper systématiquement la parole est sexiste. Se parler, s’éduquer, se reprendre, c’est utiliser cette fraternité masculine – celle qui fait qu’on se nomme les uns les autres associé à la place de la collègue qui est autant, voire plus, compétente – et en faire quelque chose de nouveau.

Se parler, c’est aussi consacrer moins de temps à parler aux femmes de la manière dont on est féministe, et se rendre enfin compte que le sexisme est un problème. Reni Eddo-Lodge, une journaliste et écrivaine anglaise, a dit au micro de Lauren Bastide (dans le podcast La Poudre) : “Si vous êtes une personne blanche, que tout à coup le voile se lève et que vous réalisez l’ampleur du racisme, n’allez pas en parler à des personnes racisées. Nous sommes au courant !”. C’est tout aussi vrai pour les hommes ! Les seuls qui ne sont pas encore au courant du sexisme, de son ampleur et de sa violence sont les hommes.

Certains se parlent déjà, comme les vidéos “Man Enough” faites par Justin Baldoni, l’un des acteurs de la série “Jane the Virgin”, comme le film The mask you live in ou encore le compte Instagram @tubandes, mais c’est bien trop peu.

Se parler, en espérant que tout ce blabla mènera à des actions concrètes, rapides et radicales. Se parler, mais ne pas oublier d’écouter les femmes, toutes les femmes, celles en situation d’handicap, les femmes racisées, les femmes pauvres, les femmes trans, les lesbiennes. Ne pas oublier que ce sont les femmes qui font tout le travail, que tout ce que je vous ai dit, ce sont des femmes qui me l’ont inspiré. On pourrait même dire, et sans exagération, que ce papier n’est que le fruit du travail de femmes que j’ai entendues/écoutées. Tout cela en vous souhaitant une bonne année et la mort du patriarcat !

SHEMA Miguel

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