Des badges Europe Ecologie Les Verts au milieu de drapeaux France insoumise, des députés communistes qui applaudissent un orateur socialiste (avec des pudeurs de gazelles certes)… Un «Désobéissons pour sauver l’Europe !», sorti de la bouche d’un secrétaire national EELV (parti pro-Union européenne), rien que ça. Ce samedi 7 mai 2022, les Docks de Paris à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, ont été le théâtre de scènes absolument inimaginables il y a encore quelques semaines au sein d’une gauche fracturée depuis des années.

Un enthousiasme et une bonne humeur sont palpables dès les files d’attente pour entrer dans la salle de 4000 places qui accueille la Convention législative de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES), première étape pour préparer les élections législatives qui se tiendront les 12 et 19 juin prochains. Sur place, on retrouve quantité de chefs de file, de suppléants et directeurs de campagnes venus de toute la France. Si l’événement, qualifié d’historique par ses protagonistes, suscite l’espoir chez les électeurs et électrices déçus de la présidentielle, l’union de la gauche vient avec son lot d’interrogations : de la répartition des circonscriptions au lien du mouvement avec les quartiers populaires.

La France Insoumise, Europe Ecologie Les Verts, le Parti Socialiste et le Parti Communiste, ensemble sur l’estrade et dans la salle.

Dans son discours, encadré de deux citations – Paul Eluard pour commencer, Victor Hugo pour conclure – Jean-Luc Mélenchon, l’homme aux 22% qui se voit premier ministre, se félicite de l’union, appuyant sur la dimension « historique » de l’événement et sur la rapidité avec laquelle les différentes forces en présence sont parvenues à trouver un accord. Si le ton semble chaleureux et bienveillant avec des acteurs rivaux désormais rangés dans la Nouvelle Union, le député sortant des Bouches-du-Rhône ne ménage pas les réfractaires au rassemblement : « Ceux qui se présentent contre la NUPES sont des macronistes, parce qu’ils ne serviront personne à part Emmanuel Macron ! ».

J’ai sauté dans la circo où je voulais me présenter.

France insoumise, Parti communiste français, Parti socialiste et Europe Ecologie Les Verts sont parvenus au bout de négociations riches en points sensibles, notamment sur l’Union européenne et la répartition des circonscriptions (territoires dans la limite duquel est élu un ou une député·e). Le processus a laissé des traces en coulisses. Malgré l’avancée évidente pour une famille politique en demande de rassemblement depuis si longtemps, des tensions se font encore sentir, notamment chez les militants de terrain.

La répartition des « circos », entre tensions et espoir

« J’ai sauté dans la circo où je voulais me présenter, répond une ex-cheffe de liste France insoumise à une connaissance qui vient de lui demander comment elle va. Ils ont mis une candidate écolo… ». L’interaction, devenue banale, a lieu devant un food truck situé en face de la salle, et donne le ton de l’après-midi. Le moment a beau être historique et les réjouissances à l’ordre du jour, certaines tensions subsistent. L’union tant attendue a un coût, parfois difficile à digérer même en public. Côté comptable, la France Insoumise se taille la part du lion avec 326 circonscriptions. 100 Europe Écologie Les Verts, 70 pour le Parti Socialiste et 50 pour les communistes.

Moi je m’en fiche un peu, je préfère qu’on fasse l’union. Nous sommes dans des circonscriptions où le RN est très puissant.

Annah, 24 ans, était investie par EELV pour se porter candidate dans la deuxième circonscription de l’Oise. Comme beaucoup, elle a laissé sa place « pour l’union ». Pourtant, l’espoir l’emporte sur la déception : « cette Union de la gauche on la prépare depuis un moment, confie cette membre des jeunes écolos d’Île-de-France. Ça redonne énormément d’espoir et je suis contente d’être là pour le vivre très concrètement ».

Nathan, 22 ans, militant EELV, envisageait d’être suppléant pour la même circonscription et y a donc renoncé. « Moi je m’en fiche un peu, je préfère qu’on fasse l’union. Nous sommes dans des circonscriptions où le RN est très puissant, notamment dans les zones rurales. Donc sans union il n’y a vraiment pas de second tour envisageable », analyse-t-il. « C’est vraiment LE moment où il fallait un sursaut parce que le ras-le-bol est tel qu’on sent que s’il a fonctionné jusque-là, le barrage républicain ne marchera pas éternellement », ajoute Annah.

Rachel Kéké, femme de ménage qui a mené le combat social face à l’Ibis Batignolles à Paris, est l’un des nouveaux visages des candidatures de la NUPES.

Les quartiers populaires vus par la NUPES

Au fil des interventions successives sur la scène des Docks de Paris, les appels du pied aux quartiers populaires, envers lesquels l’Union populaire de Jean-Luc Mélenchon est largement redevable, n’ont pas manqué. Certains ont voulu voir dans la tenue de l’événement à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, un « symbole fort » envoyé à ces quartiers. C’est le cas du socialiste Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. « Organiser cette convention à Aubervilliers est un signal fort que vous envoyez à la jeunesse de ce département ».

« Ceux qui ne sont rien pour eux sont tout pour nous », lance Clémentine Autain, députée France Insoumise installée à Sevran en Seine-Saint-Denis. Sa collègue, Danièle Obono, députée LFI également, conclut la présentation d’une future commission Vérité et Justice dédiée à la question des violences policières, par un « Pas de justice, pas de paix ! », des mots qui résonnent avec le combat du comité Adama notamment (qui ne fut toutefois pas cité).

Encore des mots, toujours des mots ? En tout cas, quelques interventions remarquées ont permis de mettre les préoccupations des quartiers populaires en avant. Dans une présentation complète et synthétique, Nadhera Beletreche, autrice de Toxi-Cités et candidate EELV dans l’Essonne alerte sur « les urgences sociales et écologiques dans les quartiers populaires ». Elle mentionne entre autres le fléau des rixes en déplorant les violences inter-quartiers ayant entraîné la mort de plusieurs adolescents ces dernières années, notamment en Essonne où elle est candidate.

Aline Lo Tutala, militante d’Alliance Citoyenne et investie par la NUPES, tenait l’un de ses premiers discours face à une assemblée aussi large.

Seul le léger tremblement de la feuille de discours d’Aline Lo Tutala laissait transparaître le trac quand cette dernière délivrait son discours exposant le problème des passoires thermiques. Pour cette actrice de terrain, une prise de parole face à 4000 personnes est un exercice inhabituel. Militante de longue date à Aubervilliers et suppléante du candidat de la 6ème circonscription de Seine-Saint-Denis, elle a ainsi pu évoquer les « logements mal isolés, où il fait trop froid l’hiver, trop chaud l’été, dans lesquels vivent plusieurs millions de français ».

Une intervention qui a suscité peut-être la plus grande ovation avant l’entrée sur scène de Jean-Luc Mélenchon : celle de Rachel Kéké. Devenue un véritable symbole à la suite d’une victoire syndicale face au groupe Accor, cette porte-parole de la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles a su galvaniser la foule : « Nous les essentiels, les agents de sécurité, les EHPAD, les personnes âgées, les infirmières, les aides-soignantes, sans nous il n’y a pas de France ! ».

Les quartiers populaires, simple marché électoral ?

Annonce d’un véritable changement ? Evolution de façade ? Les quartiers populaires, mobilisés massivement le 10 avril dernier pour porter la candidature de Jean-Luc Mélenchon aux portes du deuxième tour, sont-ils voués à n’être vus que comme un réservoir de voix, visités par les personnalités politiques en périodes électorales et oubliés le reste du temps ? Nombre de militants se posent la question et restent méfiants. La NUPES est loin de faire l’unanimité.

Sur Twitter, Aly Diouara, militant associatif courneuvien et cofondateur du mouvement citoyen La Seine-Saint-Denis au cœur ne cache pas son scepticisme à l’égard du mouvement. « À travers la NUPES, les candidats investis et issus des quartiers populaires représenteraient moins de 2 % » alors même que « le département de la Seine-Saint-Denis a, à lui seul, contribué à 3,4 % des suffrages exprimés en faveur de Jean-Luc Mélenchon », calcule-t-il. À se demander qui de la Gauche et de l’électorat populaire sert l’autre. Evénement historique pour les partis, la NUPES a encore beaucoup à prouver.

Hadrien Akanati 

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