BB : Pourquoi avoir écrit cette tribune et quel fut l’élément déclencheur ?

Hind Ayadi : Le 9 mars dernier, Amine, 26 ans, un jeune de la ville que je connaissais bien, est tué par balle en plein milieu de notre quartier, La Muette, à 4 heures du matin. Je l’appréciais beaucoup, sa mort m’a particulièrement bousculée. J’en ai pleuré pendant des jours. J’étais très mal. À ce moment-là, je me suis dit soit j’abandonne, soit j’écris. Mais je ne peux plus me taire. L’idée commençait à faire son chemin, puis le 20 avril, nouveau drame : Brandon, 19 ans, succombe à un coup de couteau devant le centre commercial Arc-en-ciel en plein après-midi. Entre les deux décès, plusieurs blessés dans la ville. Ça fait plus de dix ans qu’avec mon association Espoir et création*, nous tentons d’enrayer ces phénomènes de rixes. En vain. Les drames sont de plus en plus fréquents. Avec cette tribune, je voulais mettre tout le monde face à ses responsabilités.

Nous, les associations de grande proximité, on gère l’urgence au quotidien. On est comme le 112, on pallie à tout.

À qui s’adresse cette tribune, signée par une centaine de personnes dont certains proches de victimes ?

Cette tribune est accompagnée d’une lettre ouverte, que j’ai partagée sur mes réseaux. Elle s’adresse principalement au gouvernement, aux municipalités et plus généralement aux élus, mais aussi aux acteurs associatifs. Nous, les associations de grande proximité, on gère l’urgence au quotidien. On est comme le 112, on pallie à tout. Pendant la crise sanitaire, on était en première ligne. Mais là, on se sent abandonnés. L’État nous donne trop peu de moyens et préfère financer les grosses associations qui répondent à des appels à projets, perçoivent de grosses subventions, mais ne connaissent pas le terrain. Le mépris des institutions doit cesser d’une part. D’un autre côté, j’interpelle aussi les militants – qui sont très engagés quand il s’agit de manifester contre les institutions – mais qui s’aventurent peu sur la question des jeunes de nos quartiers et qui n’investissent pas le terrain.

Tout le monde s’est habitué à ces morts précoces dans les quartiers.

Quelles sont les causes de ces phénomènes de rixes, selon vous ?

Il y a d’abord la banalisation des armes. Aujourd’hui, c’est normal pour eux d’être calibré. Il y a aussi le rap qui, aujourd’hui, fait la promotion de la violence, de la drogue, de la gloire d’être broliqué et qui fait beaucoup de dégâts. Tout le monde s’est habitué à ces morts précoces dans les quartiers, et les habitants ne prennent plus la peine de faire des mobilisations qui font du bruit. Quant aux jeunes, quand tu évoques le sujet, ils te répondent : « c’est la vie ! » puis passent à autre chose comme s’ils attendaient le prochain.

Un jeune qui commence par décrocher petit à petit puis finit complètement acquis à la rue, c’est très difficile de l’en sortir.

Pour moi qui ai grandi à la Muette, ce genre de drame était autrefois isolé. On mettait des mois à s’en remettre. Aujourd’hui, c’est récurrent. Il y a certes des dispositifs qui existent comme les contrats jeunes. Néanmoins, beaucoup ne s’inscrivent pas dedans. Un jeune qui commence par décrocher petit à petit puis finit complètement acquis à la rue, c’est très difficile de l’en sortir. Tu ne le récupères pas en lui disant : « va à la Mission Locale ». Les parents sont démunis face au phénomène. Ils manquent d’accompagnement. Et pour moi, il ne faut pas leur rejeter toute la responsabilité. Et puis avant, il y avait des grands frères qui désamorçaient les conflits. Aujourd’hui on laisse monter la sauce jusqu’au point de non-retour.

Avec tous ces morts qui se succèdent, comment se fait-il que les politiques ne viennent pas nous voir ?

Dans la lettre ouverte qui accompagne votre tribune, vous interpellez directement Emmanuel Macron afin d’être reçue avec une délégation par le chef de l’Etat. Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

J’attends des moyens financiers et humains. La question des rixes doit être posée au sommet de l’Etat. Avec tous ces morts qui se succèdent, comment se fait-il que les politiques ne viennent pas nous voir ? Ne s’emparent pas du sujet ? Julien Denormandie et le Préfet avaient fait le déplacement quand Othmane* s’est fait lyncher, parce que la vidéo a beaucoup tournée sur les réseaux. Depuis rien. Tout le monde s’accorde à dire que notre travail est nécessaire. Alors pourquoi si peu de moyens ?

Les pouvoirs publics ne cessent de nous dire qu’ils mettent de l’argent pour la jeunesse, mais nous, on n’en voit pas la couleur.

Cette année, on gère 600 jeunes. Les bénévoles sont en burn-out. On est tout le temps sur le terrain, c’est aussi pour cela que l’on n’a pas le temps de remplir les dossiers pour répondre aux appels à projet. C’est chronophage ! Si on demande des moyens, ce n’est pas pour faire de la com’ mais pour faire de l’humain et mettre les gens sur le terrain ! On a grandi avec ces jeunes, on a une relation privilégiée avec eux.

Les pouvoirs publics doivent nous financer à la hauteur de notre travail. Ils ne cessent de nous dire qu’ils mettent de l’argent pour la jeunesse, mais nous, on n’en voit pas la couleur, ou trop peu. Il faut également impliquer les parents et les institutions, car nos gosses grandissent avec cette violence extrême et personne ne les épargne. Quand ces drames se déroulent dans nos quartiers, devant des familles et des enfants, aucune cellule psychologique n’est mise en place. On avance avec ces images, on vit avec. Les moyens, c’est aussi ça.

Nos jeunes ne meurent plus pour des histoires de drogues ou d’argent, aujourd’hui, ils s’entretuent pour tout et n’importe quoi.

Quelle suite envisagez-vous ?

Je ne veux plus être seule : j’ai besoin d’aide. On va tenter d’unir nos forces. Nous allons organiser le 12 mai prochain une première rencontre avec des acteurs de grande proximité comme nous, des militants, voire des familles de victimes, issus de toute la France, pour échanger sur nos expériences et voir comment on peut s’organiser en réseau avant d’envisager d’autres rencontres plus conséquentes. J’espère que cette lettre ouverte fera réagir les institutions et que celles-ci prendront leurs responsabilités. Nos jeunes ne meurent plus pour des histoires de drogues ou d’argent, aujourd’hui, ils s’entretuent pour tout et n’importe quoi.

* Initialement créée afin de rendre accessible l’art et la culture aux habitants de quartiers, l’association œuvre également dans les domaines de l’éducation, l’insertion sociale et professionnelle et dans la lutte contre les discriminations.

Interview réalisée par Céline Beaury

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