Zéro euro à la fin du mois. C’est ce qui attend Yann, 42 ans, habitant de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), conducteur de métro sur la ligne 8 pour avoir fait grève sans discontinuer depuis le 5 décembre. Lorsqu’on lui parle d’une baisse de moral, lui se sent à 10 millions de kilomètres de ça.

Après 18 ans de carrière, Yann touche 2200 euros nets. Le mois prochain, il sait qu’il ne touchera rien mais a prévu le coup en mettant de côté. Forcément, il avoue que ses projets de vacances sont reportés et qu’il va devoir faire attention à ses prochaines dépenses. « On a un gouvernement qui ne nous écoute pas, c’est un peu un dialogue de sourds », répond Yann lorsque on l’interroge sur ses motivations.

Ce qui n’empêche pas une certaine fatigue, admet-il, évoquant « les réveils à 4 heures du matin pour préparer les grèves et les AG sans être payé, même si cela ne change rien à d’habitude pour moi car c’est l’heure à laquelle je me réveille pour le travail ».

Les avocats du 93 dans le cortège

« On est encore motivés, combatifs, c’est une question de vie ou de mort professionnelle », explique Saadaldin Saad-Omar. Cet avocat au barreau de Bobigny a son cabinet à Rosny-sous-Bois. Autour de lui, dans le cortège, des dizaines de robes noires.

S’ils tiennent à manifester aujourd’hui, c’est pour protester contre l’augmentation des cotisations sociales des avocats passant de 14 à 28% et la baisse crainte de leurs pensions de retraites. Pour maître Saad-Omar, si la réforme passe, elle va forcément impacter les justiciables donc tout le monde.

Avec son cabinet, Omar donne des conseils juridiques aux populations les plus démunies du 93. « Forcément, l’augmentation des cotisations va impacter en priorité les petits cabinets comme le mien. A la fin, il ne restera que les gros cabinets qui font du droit des affaires » s’indigne l’avocat. Saadaldin Saad-Omar termine en parlant d’accès aux droits et de justice pour tous qui sera affaibli encore plus par cette réforme.

Saadaldin Saad-Omar / (C) Hassan Loughlimi

Plus loin dans le cortège, Jean-Philippe marche aussi, visiblement indigné. Médecin originaire de Bagnolet, l’homme de 31 ans ne manifeste pas tant pour lui que pour ceux avec qui il bosse. « J’ai vu les conditions de travail dans les hôpitaux, j’ai vu comment travaillaient les infirmiers, les brancardiers, les aide-soignants et l’un des buts de cette réforme est de favoriser le secteur privé. C’est ça qui me motive. »

Aujourd’hui, Jean-Philippe exerce dans un cabinet à Montreuil, ce qui explique qu’il ne fait pas grève. « Je continue à travailler parce que je suis libéral et je ne pense que tout seul dans mon coin faire grève va changer quelque chose. » Par contre, le Bagnoletais tient à être présent en manifestation. « Ce qui est important aujourd’hui est de montrer que la mobilisation est là et que cette réforme ne passera pas comme une lettre à la Poste. »

Jean-Philippe / (C) Hassan Loughlimi

De Montpellier à Paris pour manifester

« Moi, ça fait 10 ans que je suis en grève », explique Joël lorsque on l’interroge sur sa motivation après plus de 30 jours de grève. Joël à 33 ans. Il est au RSA depuis bientôt un an. D’origine malienne et italienne, il se présente comme anarchiste et militant.

Arrivé de Montpellier (Hérault) où il est né, il est monté à Paris exprès pour la grève. « C’est ici que tout se passe », explique-t-il. Ne lui parlez pas de moral en baisse ni de manque de détermination. Bien au contraire, Joël est veut faire plier le gouvernement sur cette réforme. Hier soir, à Paris, il a dormi chez un ami. Et ce soir ? Il ne sait pas encore. « Je rencontrerai peut-être quelqu’un… Sinon, je paierai une chambre d’hôtel. »  

Hassan LOUGHLIMI

Crédit photo : Antoine BACHY (Speos)

Articles liés

  • Le peuple marche, la police frappe

    La mobilisation du jeudi 9 janvier, à Paris et en province, marque par sa force et confirme certaines tendances. La détermination de centaines de milliers de personnes contre la réforme, le soutien d’une majeure partie de la population et la réponse répressive et violente du gouvernement et de sa police. Récit d’une journée dans les rues parisiennes.

    Par Héléna Berkaoui
    Le 10/01/2020
  • Bobigny, ép. 2 : Quand les communistes sont tombés

    Suite de notre feuilleton à Bobigny. A deux mois et demi des élections municipales, Héléna Berkaoui revient sur la campagne de 2014. Entre stratégie politique, tensions vives et résultat surprenant, ce 30 mars 2014 reste un souvenir marquant pour de nombreux Balbyniens. Episode 2.

    Par Héléna Berkaoui
    Le 07/01/2020
  • Aubervilliers, ép. 1 : L’alliance inédite qui défie les communistes

    Dans cette ville de Seine-Saint-Denis, une coalition hétéroclite de socialistes en rupture de ban et d’Insoumis a décidé de soutenir un mouvement citoyen, le « Rassemblement pour l'Avenir d'Aubervilliers », pour tenter de reprendre la ville aux communistes, lors des élections de mars prochain.

    Par Latifa Oulkhouir
    Le 20/12/2019