L’élection présidentielle est-elle la seule élection qui intéresse les Français ? Alors que le premier tour des élections départementales et régionales se profile, l’abstention semble aussi être au rendez-vous à mesure que le pays se remet progressivement d’une crise sanitaire violente, d’un confinement et d’un couvre-feu plus longs que prévus.

Pourtant, il faut rappeler que ces élections sont deux scrutins qui vont permettre à des milliers d’élus de décider sur des thématiques qui concernent directement la vie des habitants, comme le développement du tissu économique local, la gestion des transports en commun, l’accès à la solidarité via la distribution des aides sociales comme le RSA, ou encore l’organisation de la vie des collèges et lycées.

Des compétences toujours floues pour les électeurs

Depuis le 1er janvier 2016, la France compte 18 régions administratives dont la Corse et les territoires d’Outre-Mer. L’hexagone en compte 13 avec 90 têtes de listes qui ambitionnent de l’emporter. L’abstentionnisme est habituellement très élevé pour ce type de scrutin régulièrement ignoré par les Français. Les prévisions de cette année ne sont d’ailleurs pas meilleures que celles d’il y a 6 ans. Aux dernières élections départementales et régionales de 2015, un électeur sur deux ne s’est pas déplacé aux urnes.

« La définition des compétences des conseillers régionaux est très méconnue des Français. Ces élections sont donc délaissées, encore plus depuis la loi NOTRE (sur la nouvelle organisation  territoriale des régions) de 2015 qui donne plus de responsabilités aux 13 métropoles. De ce point de vue-là, il a un travail d’information qui n’a pas été fait concernant les responsabilités et le niveau de compétences des exécutifs régionaux», explique Emmanuel Dupuy, politologue, président de l’IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe), professeur associé à la faculté catholique de Lille et à l’ISG de Paris (l’Institut Supérieur de Gestion).

Si les citoyens ont du mal à comprendre les rôles de chacun à l’échelle régionale, le calendrier n’aide pas non plus à y voir plus clair. La juxtaposition des deux scrutins brouille encore plus les pistes, et ne permet pas forcément aux potentiels électeurs de saisir les enjeux des différents niveaux de responsabilité.

Pour le politologue, l’élection départementale devrait, en théorie toutefois, susciter plus d’attrait : « il y a un renforcement et repositionnement des élections départementales qui se font sur une base beaucoup plus ambitieuse. Il y a environ 4058 conseillers départementaux qui se présentent sur toute la France. Ces conseillers devraient être bien plus identifiables, on retrouve plus d’élus locaux habituellement, donc avec une identification beaucoup plus forte que les listes régionales où on ne connaît que les têtes de liste. Les suivants sont moins remarqués ».

Pourquoi n’iront-ils pas voter ?

Emmanuel Dupuy nous rappelle les prévisions et les tendances annonçant l’abstention crainte mais attendu sans surprise : « À quelques décimales près, le taux d’abstention pour cette année est déjà prévu à minima, entre 30 et 40% ». Et le contexte de sortie de confinement, avec une température qui augmente, n’aidera peut-être pas les potentiels électeurs à se motiver à aller au bureau de vote. « La météo n’aidera certainement pas, les gens veulent profiter d’autant qu’on sort d’un long confinement », confirme le politologue.

Ils ne font que parler et rien ne bouge jamais. J’ai perdu confiance.

Au-delà du contexte météorologique ou sanitaire, pour beaucoup, qu’il pleuve ou qu’il vente, vaccin ou non, cela ne changera rien. La perte réelle de confiance en la politique a été accentuée pendant ce quinquennat avec une crise des gillets jaunes, et une gestion du Covid-19 discutée et qui a laissé des traces. « J’ai décidé de ne pas voter tout simplement parce que je ne me sens pas concerné. Pour moi, c’est du mensonge, ils ne font rien pour les jeunes. Ils ne font que parler et rien ne bouge jamais. J’ai perdu confiance », tempête Fouad*, 21 ans, de Marly-le-Roy (Yvelines), lycéen en 1ère année de BTS relation client-commercial.

« Ok on a notre mot à dire mais j’ai le sentiment que ça ne changera pas grand-chose. J’ai le sentiment que tout est contrôlé, ceux qui sont au-dessus feront, de toute façon, ce qu’ils voudront alors que j’ai pas la même sensation pour les présidentielles », confie Ana*, 34 ans, habitante du Raincy (Seine Saint Denis), cadre dans une entreprise d’agro-alimentaire.

Je pense que mon vote ne va pas changer grand-chose.

La représentation plutôt vague des enjeux régionaux est au cœur du sujet quand on interroge les potentiels abstentionnistes. Le manque de communication et d’information aussi, d’autant que cette année les candidats n’ont pas réellement fait de campagne à proprement dit. « Je n’ai pas même pas d’idée précise du rôle de la région. Concrètement j’ai jamais vraiment eu d’informations sur le sujet, même avec certaines connaissances investies politiquement », explique Rayan*, 25 ans, de Deuil-la-Barre,(Val d’Oise), agent administratif dans un hôpital.

Le jeune homme explique qu’il ne prendra ni le temps ni la peine de se déplacer jusqu’au bureau de vote : « Personnellement, je pense que mon vote ne va pas changer grand-chose… J’ai même pas envie de prendre le temps, au final », ajoute le jeune agent.

Des élections en forme de mystère politique pour des électeurs sans envie, soit par dépit, manque de confiance, ou désintérêt assumé : « Je vais très honnête, je ne savais même pas que les élections avaient lieu la semaine prochaine. En fait, je me sens pas concernée pour les régionales parce que je considère qu’à mon échelle, mon vote ne fera pas la différence », confesse Ana, maman de deux enfants.

« Je n’aime pas la politique parce que j’ai l’impression d’être impuissante, ça me fait même un peu peur donc je préfère m’en désintéresser. Par rapport au rôle de la région je suis vaguement au courant mais en vérité ça me dépasse, je ne regarde pas la télé et je ne suis pas la presse. Dans mon quotidien, je suis tellement sous l’eau avec le travail, les enfants etc, que je pense à autre chose. Et puis, là on sort d’un très long confinement, je me vois pas aller faire la file d’attente dans un bureau de vote comme pour le premier tour des municipales », ajoute la jeune mère de famille.

Des jeunes aussi concernés par l’abstention

Parmi ceux qui boycottent ces élections, les jeunes viennent-ils grossir les rangs ? «Les primo-votants devraient être théoriquement concernés par ces élections parce que c’est leur premier accès au vote, de plus la gestion des lycées est un sujet qui les touchent, c’est leur quasi dernier rapport à l’autorité. Néanmoins, pour eux aussi, l’élection régionale est nettement moins identifiée que celle des présidentielles ou même celle des législatives car elles ont une symbolique nationale », répond le politologue Emmanuel Dupuy.

Malgré l’enjeu, Fouad, l’étudiant en BTS, confirme que lui et ses camarades ne seront surement pas de la partie électorale les prochains dimanches de juin. « Même si c’est la première fois que je peux m’exprimer, que je vote pour l’un ou pour l’autre pour moi ça ne bougera pas. C’est même pas un sujet qu’on aborde entre amis ». 

Audrey Pronesti

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