A la veille des nouvelles rencontres du Pari(s) du Vivre-Ensemble, Esther Benbassa, cofondatrice de ce mouvement avec Jean-Christophe Attias, également sénatrice Europe Ecologie Les Verts (EELV) du Val-de-Marne (94) et directrice d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), répond à nos questions.

A l’issue de la première série de conférences que vous aviez organisée il y a deux ans, vous aviez publié un Livre Blanc rassemblant les conclusions de vos échanges, et formulant certaines recommandations aux pouvoirs publics. Est-ce que vous avez l’impression d’avoir été écoutés?

Vous savez, faire bouger les acteurs politiques, ça prend toujours du temps. Je suis moi-même sénatrice, et je vois bien comment ça se passe. Les choses avancent très lentement, mais petit à petit une prise de conscience s’opère et les idées font leur chemin. L’impact n’est pas directement quantifiable, mais je sais que parfois on retrouve certains de nos termes dans le vocabulaire politique, ou bien quelques-unes de nos propositions mises en place dans certaines municipalités. Il s’agit d’un travail de longue haleine pour démontrer l’importance de ces sujets de fond. Si on n’en parle pas maintenant, il ne faudra pas s’étonner de certaines crises dans le futur.

D’après vous, qu’est-ce qui a progressé en deux ans dans les banlieues ?

Tout d’abord la dernière réforme de la politique de la ville, qui rejoint certaines de nos propositions, est une bonne chose. L’ancien ministre, François Lamy, est par exemple en train d’animer des ateliers dans les quartiers. C’est une première avancée, j’espère simplement que la visée n’est pas simplement électoraliste.

Concernant le logement, la loi ALUR a pas mal amélioré la situation – même si aujourd’hui le Premier ministre veut la remplacer par ce qu’on appelle, à tort, ou au moins prématurément puisqu’elle n’a pas encore été votée, la « loi Pinel« . En matière de transport, le tarif unique pour le pass Navigo représente aussi une réelle avancée pour ceux qui habitent loin de Paris.

Dernier exemple, avec Jean-Michel Lecerf, sénateur UMP du Nord, nous avons présenté le mois dernier au Sénat un rapport sur la lutte contre les discriminations, qui préconise notamment de systématiser un enseignement laïc du fait religieux à l’école, d’expérimenter la remise du récépissé pour combattre les contrôles d’identité au faciès, ou encore de créer des carrés musulmans dans nos cimetières.

L’un des participants à la première séance sur les fractures territoriales, Grégory Loison, est l’auteur d’un rapport sur “les inégalités sociales et territoriales de santé”. Pour vous, que recouvrent ces inégalités, et surtout comment les réduire?

Je pense qu’il y a une cécité au départ au niveau de la formation du personnel médical. Le numerus clausus a fait que les médecins qui sortent aujourd’hui de l’université s’installent dans les centres-villes, à leur compte, parce que les revenus sont plus importants. Je comprends que personne ne veuille travailler dans les banlieues défavorisées ou en zone rurale, parce qu’on travaille plus tout en gagnant moins. Mais ce n’est pas normal qu’il faille y attendre 8 à 10 mois pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologue par exemple. De même, il me semble essentiel aujourd’hui de concevoir, en amont, des politiques de prévention ciblées à destination des populations les plus exposées.

Par ailleurs, même s’il y a plus de diversité aujourd’hui parmi les étudiants en médecine, il faut donner de vraies bourses aux jeunes des quartiers. Il faut aussi expliquer aux conseillers d’orientation qu’on a le droit de faire des études comme tout le monde quand on vient de banlieue ou qu’on est issu de l’immigration. Et pas seulement aller en lycée professionnel dans le meilleur des cas.

La troisième séance s’intitule “Figures de l’urbain, des villes, des banlieues et de leurs représentations”. Pourquoi ne pas avoir invité des chercheurs issus des universités du 93, 94 ou 95 pour aborder ce thème?

Je n’ai pas demandé aux sociologues d’où ils venaient, ni où ils avaient été formés. En tout cas quand ils travaillent sur ces sujets, qu’ils soient chercheurs au CNRS ou à Nanterre, ils sont forcément beaucoup sur le terrain et c’est de cette expérience qu’ils tirent leurs conclusions. On ne va pas non plus faire de communautarisme universitaire, savoir si Monsieur Untel enseigne dans le 93 ou dans le 92 nous importe peu.

Enfin, pourquoi avoir voulu séparer les universitaires et les représentants du monde associatif des acteurs politiques, “relégués” dans une quatrième conférence au titre très générique – “La parole est aux élus”?

Il est nécessaire de voir les deux côtés pour comparer ce que les élus vivent et font au quotidien. L’objectif est de mettre en avant les gens qui savent. Et d’inciter les élus à lever le nez d’un terrain effectivement souvent difficile à gérer, et à écouter. Parfois il faut apprendre et arrêter de faire du populisme. Un politicien aujourd’hui a peu le temps d’écouter, et ne lit hélas bien souvent que des notes de deux ou trois pages maximum. Il est temps qu’on entende des paroles plus structurées, des paroles qui émanent d’un long travail, d’une longue réflexion. S’écouter et dialoguer tous ensemble pour changer le monde, c’est ça aussi la démocratie participative.

Propos recueillis par Thibault Bluy

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