« Ici comme ailleurs, ma main ne tremblera pas », lance Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, mais aussi des Outre-mer depuis le remaniement de juillet dernier, lors de sa visite à Mayotte, le 22 août. Immigration, insécurité et délinquance, les sujets phares de cette visite annoncent une rentrée politique dont le virage continue sur la droite.

Sur cette île située dans l’océan indien, Marine Le Pen est arrivée en tête au premier tour de l’élection présidentielle avec 59% des voix, et un taux d’abstention de 54%. « Les résultats aux élections présidentielles sont un terreau fertile pour justifier des politiques répressives, en capitalisant sur les frustrations sociales et l’exaspération des populations face à la pauvreté, et bien d’autres fléaux », explique Joao Gabriel, historien guadeloupéen spécialiste des outre-mer et des prisons.

On ne tire pas à balles réelles sur des enfants qui ont 11 ans. Par contre, on doit évidemment pouvoir interpeller ces enfants.

Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur en a profité pour faire plusieurs annonces. Il a rappelé la promesse du ministre de la Justice, Éric Dupont-Morreti, d’installer un centre éducatif fermé pour mineurs, qui sera encadré par des éducateurs. En ajoutant qu’il lancerait à Mayotte le premier « centre d’encadrement militaire » pour mineurs, et proposerait aux forces de l’ordre des « armes intermédiaires », pour intervenir à Mayotte. « On ne tire pas à balles réelles sur des enfants qui ont 11 ans. Par contre, on doit évidemment pouvoir interpeller ces enfants, et donner une réponse pénale », affirme-il.

Restreindre le droit du sol

Et enfin, il propose de continuer à restreindre le droit du sol, qui permet d’acquérir la nationalité française. Déjà en 2018, ce droit avait été soumis à une condition : que l’un des deux parents au moins réside dans l’hexagone, sous couvert d’un titre de séjour, et de manière ininterrompue depuis plus de trois mois. Mais Gérald Darmanin veut “aller plus loin” en prolongeant ce délai de trois mois à un an, continuant à faire du 101ème département un territoire d’exception dans lequel les lois de la République ne s’appliquent plus.

Ces annonces ne servent pas seulement à contenir les classes jugées dangereuses, mais à réaffirmer l’autorité de l’État français sur le territoire.

Toujours selon le doctorant en histoire, Joao Gabriel, ces annonces « font partie de la logique sécuritaire du gouvernement en place. Mais elles ont une particularité quand il s’agit de l’Outre-mer et d’immigration. Elles ne servent pas seulement à contenir les classes jugées dangereuses, mais à réaffirmer l’autorité de l’État français sur le territoire. »

Dans le 101ème département français, 77 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Un territoire abandonné : la violence sociale

Département d’Outre-mer le plus touché par le chômage, territoire avec le moins de diplômés, où 77 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, soit cinq fois plus qu’en métropole, Mayotte compte parmi les départements « les plus pauvres et les plus délaissés, rappelle Bastua Soimadoune, militante mahoraise de 29 ans, mais on ne se compare pas à la France pour se dire en France c’est super développé. On est dans l’océan indien donc les gens vont se comparer aux Comores ou à Madagascar, et se “faire la guerre” entre endroits pauvres, au lieu de demander l’égalité territoriale avec l’hexagone. »

Dans les maisons paradisiaques, là tu n’auras que des blancs. Et à côté de ça, tu as les bidonvilles où tu trouves majoritairement des noirs.

La militante aborde la question des inégalités scolaires et territoriales : « À Mayotte, les profs, tous les cadres, les “métiers importants”, ce sont des gens qui viennent d’ailleurs. Ils ont des quartiers à eux, des quartiers de blancs. Dans les maisons paradisiaques, comme on se fait l’image des îles, là tu n’auras que des blancs. Et à côté de ça, tu as les bidonvilles où tu trouves majoritairement des noirs, des locaux et des personnes d’origine comorienne ».

Régler le problème à l’origine de la violence

En 2021, l’INSEE a publié une étude sur Mayotte nommée « Une délinquance hors norme », comparant les chiffres de la délinquance (vols, agressions physiques…) à Mayotte à ceux de la métropole. Le nombre de cambriolages est quatre fois plus élevé que dans l’hexagone et les vols avec violences ou menaces sont les plus répandus, contrairement à ce qui est observé au niveau national : 7 % des personnes de 14 ans ou plus en ont été victimes en 2018 ou 2019, soit dix fois plus qu’en France métropolitaine.

Je ne peux pas nier qu’il y ait de la violence. Mais est-ce que l’objectif c’est de la résoudre en enfermant tous les jeunes de Mayotte ?

« Je ne peux pas nier qu’il y ait de la violence. Mais est-ce que l’objectif c’est de la résoudre ? Et pas de la résoudre parce qu’on aura enfermé tous les jeunes de Mayotte mais la résoudre dans le sens où on essaie de trouver tout ce qui conduit à ça pour régler le problème à l’origine ?, lance Bastua. L’absence d’avenir économique, d’emploi, la violence est là. Réduire l’île à ça, ce n’est pas honnête ».

Mayotte et Les Comores : diviser pour mieux régner

Mayotte compte parmi un archipel de quatre îles dont les Comores font partie. Alors que les trois autres îles ont acquis l’indépendance en 1975, Mayotte est la seule qui a voté pour rester française et devenir un département. Depuis, les tensions entre les deux îles ne font que croître.

Bastua Soimadoune a grandi à Mayotte depuis son plus jeune âge, mais elle est née aux Comores, et a acquis la nationalité française à sa majorité. Une histoire migratoire qu’elle partage avec de nombreux ressortissants comoriens qui voient en Mayotte un espoir d’évolution. La population de l’île est composée à 50% d’étrangers, dont 95% d’entre eux sont comoriens. Près de 30% d’entre eux seraient arrivés clandestinement à Mayotte, sur des embarcations de fortunes appelées « kwasa-kwasa ». Un mot tourné en dérision par Emmanuel Macron en 2017 : « Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent », avait-il lancé.

La suppression du droit du sol est une promesse de Marine Le Pen, réalisée par Emmanuel Macron et Gérald Darmanin.

Bien qu’elle ait toujours entendu des discours xénophobes contre les comoriens, Bastua considère que le gouvernement français légitime ces discours et attise la haine. La suppression du droit du sol est « une promesse de Marine Le Pen, réalisée par Emmanuel Macron et Gérald Darmanin », affirme-t-elle.

Face-à-face sordide entre ultra-marin et étranger

Joao Gabriel explique que « l’humanité ultra-marine est une sorte d’humanité précaire. Elle est, par exemple, temporairement attribuée lorsqu’il s’agit de comparer le Mahorais au Comorien. Il s’agit de produire en permanence la distinction, aussi bien matérielle que symbolique entre le “Français” et “ l’étranger” ». La question du droit du sol est au cœur de cette distinction, entre légitimes et illégitimes à vivre sur le territoire de Mayotte. 

Le chercheur poursuit : « Et ainsi, toujours réaffirmer l’appartenance à la France comme cadeau pour lequel il faut se montrer reconnaissant, face à la malédiction des indépendances, vouées quelque part à l’échec. Mais cette humanité précaire est retirée dès que l’on sort de ce face-à-face sordide, véritable mise en compétition raciste, entre “ultra-marin” et “étranger / clandestin” ».

Une jeunesse livrée à elle-même : réprimer et enfermer

Mayotte est le département le plus jeune de France, la moitié de la population a moins de 18 ans. Les défis liés à l’éducation sont donc majeurs. Pourtant, le Centre universitaire de Mayotte est la seule université sur le territoire qui peut accueillir cette jeunesse. C’est aussi le territoire d’Outre-mer qui compte le plus de départs pour étudier vers la métropole. Autre record, celui du taux d’échec à l’université. Selon l’INSEE, le taux d’échec scolaire des étudiants mahorais en dehors de l’île, en première année, est l’un des plus importants sur le plan national : plus de la moitié d’entre eux décrocheraient avant l’obtention de leur diplôme, contre moins d’un quart pour l’ensemble du pays. 

« Et ça, typiquement, ce ne sera pas du tout un angle d’essayer de lutter contre le taux d’échec à l’université. Parce qu’on est vraiment des non-sujets, à moins que ce soit pour parler de la violence sur l’île », complète la militante, qui fait partie des jeunes mahorais ayant quitté l’île pour étudier en métropole.

Loin d’aborder ce sujet, Gérald Darmanin est questionné sur la chaîne Mayotte 1ère sur la surpopulation du centre pénitentiaire de Majicavo, dont le taux d’occupation a atteint 160% depuis la multiplication des computations immédiates. Face à ce constat, le ministre de l’Intérieur a annoncé travailler sur la construction d’une nouvelle prison. Une mesure phare de la droite, pourtant déplorée par la protection de l’enfance qui suggère des mesures éducatives.

27 000 expulsions, soit l’équivalent de 10 % de la population

Lors de son passage à Mayotte, le ministre de l’Intérieur a visité un CRA (Centre de Rétention Administratif) et s’est félicité du nombre d’expulsions de Comoriens vers leur pays d’origine. En 2029, la préfecture de Mayotte compte plus de 27 000 expulsions, soit l’équivalent de 10 % de la population, selon la Cimade.

À 10, 11 ans, tes parents sont renvoyés, tu te retrouves élevés par des voisins, et tu tombes dans la délinquance. Là, Gérald Darmanin va dire “le problème, c’est la violence de la population”.

Pourtant, il reste une zone que le ministre n’a pas abordé celle des “enfants des rues”. « Rien n’est fait pour prendre soin d’eux. On ne peut pas les renvoyer administrativement parce qu’ils sont protégés par quelques lois. Mais il n’y a pas d’orphelinat, alors les gosses traînent. À 10, 11 ans, tes parents sont renvoyés, tu te retrouves élevés par des voisins, et tu tombes dans la délinquance. Là, Gérald Darmanin va dire “le problème, c’est la violence de la population”. Mais tout le processus qui mène à ça, il n’y a pas de réponse. Il n’a pas dit “pour les enfants qui ont été abandonnés parce que les parents ont été renvoyés, on va trouver une solution”, c’est un non-sujet pour lui. Le sujet, c’est qu’il va créer un camp de redressement et les y envoyer dès 10 ans. »

Pauvreté, échec scolaire, absence d’avenir, ségrégation spatiale et raciale, système de santé défaillant et réchauffement climatique qui touche en premier lieu les îles, nombreuses sont les problématiques à aborder à propos de Mayotte. Pourtant, dans le 101e département français, c’est une gestion post-coloniale et répressive qui continue de s’abattre sur la population.

Anissa Rami.

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