Quelques-uns ont rechigné, mais la majorité -peu importe leur bords politiques- ont sauté sur l’occasion. On a eu droit, à des interviews sur le pouce parce que le sujet en valait la chandelle entre deux visites aux maires pour récupérer un parrainage, ou au contraire à des conversations denses qui s’éternisaient; à des tons toujours passionnés, chiffres véritables à l’appui ou en s’appuyant alors sur une réalité déformée.

Au 1er février 2022, la surpopulation carcérale culminait à 115%

Le sort des prisonniers n’intéresse pas la classe politique ? Bien au contraire. Qu’ils la vilipendent ou qu’ils la fantasment, la prison reste dans le viseur des candidats. La problématique de l’enfermement carcéral étant le moyen tout trouvé pour ces derniers d’afficher leur fermeté, ou au contraire, leur éveil aux enjeux de société par le biais d’une institution qui agrège des notions à la surenchère facile : justice pénale, sécurité, délinquance (entre autres).

Auprès des candidats à l’élection présidentielle ou, leur équipe de campagne, nous avons abordé leur propositions pour lutter contre la surpopulation carcérale endémique, et de manière plus générale, leur vision de la prison. Parmi les mesures qui revenaient le plus : celle de légaliser le cannabis.

Un clivage gauche/droite autour du cannabis

Sur douze candidats prétendant à la fonction de Président (ou Présidente !), sept envisagent de légaliser ou dépénaliser la consommation de cannabis. Ce sujet, bien évidemment, renvoie à la question de l’évolution des mœurs, tout autant que celle de Santé publique. Pour comprendre pourquoi il entre également en résonance avec la surpopulation carcérale, il faut faire un détour par les chiffres.

Au 1er février 2022, la surpopulation carcérale culminait à 115% mais ce chiffre masque des inégalités criantes -voir effarantes- au sein des différents types d’établissement pénitentiaires. En France, l’immense majorité des détenus en prison le sont pour des courtes peines n’excédant pas deux ans ou sont placés sous le régime de la détention provisoire en attendant d’être jugés.

Ils représentent 68% des 69 964 prisonniers. Séparés du reste de la population carcérale, ils purgent leurs peine dans les maisons d’arrêts, ou dans des Quartier Maison d’Arrêt (QMA) eux-mêmes situés dans des prisons plus vastes. Or, le taux d’occupation des cellules en maison d’arrêt et QMA atteint le pic de 137% -faisant gonfler la moyenne.

A droite de l’échiquier politique, c’est plus simple : ils sont tous contre la légalisation.

Tout à gauche, notamment chez les écolos par exemple, on milite à l’unanimité pour la légalisation du cannabis, qui permettrait de diminuer en partie le nombre de prisonniers délinquants. Mais la mesure cache des prises de positions plus ou moins fortes.

Au NPA de Philippe Poutou, l’objectif est « le dépérissement de la prison ouvrant la voie à son abolition. Pour cela nous proposons la dépénalisation de certains types de délit, notamment la légalisation de l’usage du cannabis », contextualise son équipe. Selon Le Monde, la candidate d’extrême gauche Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière) souhaite « mettre fin à la répression contre les consommateurs et les plus petits revendeurs ».

L’idée de « dépénaliser certains comportements » revient également du côté d’EELV et chez les Insoumis. « Il faut qu’il y ait moins de choses qui soient pénalisées. L’exemple le plus flagrant étant la légalisation du cannabis mais aussi la conduite en état d’ivresse. Pour ces personnes, la prison ne sert à rien« , illustre le député Ugo Bernalicis (LFI), chargé de la rédaction du livret consacré à la Justice du candidat Jean-Luc Mélenchon.

Autrement, la question du cannabis offre des réponses timorées. Le communiste Fabien Roussel est contre à titre personnel mais souhaite « un débat démocratique » quand Anne Hidalgo propose « une conférence de consensus« . Ces deux candidats n’ont d’ailleurs pas répondu à nos sollicitations. Jean Lassalle s’est également positionné en faveur de la légalisation.

Le débat sur le cannabis est un débat noble. Mais je ne pense pas que la légalisation mette fin au trafic.

A droite de l’échiquier politique, c’est plus simple : ils sont tous contre. Même le candidat d’extrême droite Eric Zemmour qui s’était pourtant démarqué à plusieurs reprises en constatant l’échec du tout répressif. Il a annoncé son revirement dans une vidéo Konbini, sans s’empêcher d’avoir recours à des propos racistes et méprisants à l’égard des consommateurs.

« Le débat sur le cannabis est un débat noble. Mais je ne pense pas que la légalisation mette fin au trafic, comme nous le montre la contrebande de cigarettes« , indique de son côté, Othman Nasrou, le porte-parole de Valérie Pécresse (Les Républicains).

Six projets de construction, et une démolition

Justement, à droite toujours, les candidats souhaitent afficher leur fermeté en matière de sécurité et de lutte contre la délinquance. Ils préconisent donc la construction de nouvelles prisons, comme a pu le faire avant eux Emmanuel Macron lors de son quinquennat .

Valérie Pécresse table sur 20 000 places de prison si elle est élue. C’est moins que les 40 000 promises par Nicolas Dupont-Aignan, mais plus que Marine Le Pen (15 000) et Eric Zemmour (10 000).

Mais la mesure « choc » des Républicains, c’est la réquisition de « bâtiments désaffectés » pour en faire des prisons temporaires. Interrogé sur cette mesure figurant au programme, et sur une formulation bancale qui semblait viser les 13 000 personnes condamnées sous bracelet électronique, Othman Nasrou nous avait expliqué que ces prisons éphémères serviraient uniquement « pour mettre fin au stock de peines non exécutées« .  Quid alors du programme de réinsertion et de la sécurité de ces établissements réunissant des primo-délinquants.

Nous avons vérifié si la mesure avait été reformulée pour plus de clarté. La version accessible sur son site de campagne met en réalité bel et bien fin au port du bracelet électronique « qui n’est que la Légion d’honneur des voyous« . Chez Les Républicains, la construction de nouvelles prisons repose sur l’argument d’un « stock de peines non effectués faute de place« , évoquant le cri d’alerte des juges du Tribunal de Grande Instance de Bobigny, dans une tribune en novembre 2018.

Sauf que, si l’appel signé par quinze juges des enfants aborde bel et bien le délai des sanctions pour mineurs, il pointe surtout le manque de moyen octroyé à la protection de l’enfance et les délais d’application de mesures d’assistance éducative pour des familles maltraitantes ou dépassées.

Concédant une mesure symbolique, l’équipe de Jean-Luc Mélenchon plaide pour la destruction de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (91) -la plus grande prison de France.

Mais la construction de nouvelles prisons n’est pas restreinte à la droite. Anne Hidalgo (PS) souhaite « renouveler le parc pénitentiaire« , tout comme Jean Lassalle. « Les établissements pénitentiaires planifiés, pour lesquels des engagements ont été pris, mais dont les travaux n’ont pas débuté, feront l’objet d’un moratoire« , nous a assuré Yannick Jadot, le candidat écologiste.

Concédant une mesure symbolique, l’équipe de Jean-Luc Mélenchon plaide pour la destruction de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (91) -la plus grande prison de France avec 3 638 détenus- pour « privilégier les prisons à taille humaine ». « En plus de cela, c’est un calvaire aussi bien pour les surveillants que pour les détenus. Personne n’y trouve son compte« , détaille Ugo Bernalicis.

Récidive, inégalités : la gauche essaye de limiter la prison

Yannick Jadot, qui a répondu à nos sollicitations en rédigeant un long texte, a abordé la problématique de la « révision générale de l’échelle des peines, y compris en dépénalisant certains comportements « . « Pour les délits les moins graves, nous privilégierons les travaux d’intérêt général et les peines alternatives à la prison« , poursuit-il. Philippe Poutou et Fabien Roussel (PCF) sont les seuls à réclamer en outre la fin -pour le premier- ou la limitation de la détention provisoire.

Sursis, semi-liberté, bracelet électronique ou peines de probation -dont font partie le travail d’intérêt général : les aménagements de peine sont privilégiés par l’ensemble des candidats de gauche mais les raisons peuvent diverger.

Le traitement judiciaire est beaucoup plus lourd pour les étrangers. Cela doit nous interroger.

Pour la maire de Paris, c’est la conviction que la prison favorise la récidive. D’après l’OIP (Observatoire International des Prisons), « 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont (à nouveau) condamnées dans les cinq ans”.

Philippe Poutou déplore une « justice de classe au service des plus riches« , tandis que LFI a une lecture « influencée par les travaux sur les discriminations ». « Le traitement judiciaire est beaucoup plus lourd pour les étrangers. Cela doit nous interroger« , admettent les Insoumis. Ecolos et Insoumis s’insurgent par ailleurs dans leur réponse du non-respect des « droits fondamentaux » des détenus, notamment la liberté d’expression.

Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine Le Pen souhaitent également revoir l’échelle des peines en rétablissant les peines plancher.

Des prises de position pas aussi révoltées que dans les années 1970 mais qui s’inscrivent tout de même dans une certaine histoire de la gauche. « Peu d’informations se publient sur les prisons; c’est une des régions cachées de notre système social, une des cases noires de notre vie. Nous avons le droit de savoir« , s’émouvait le philosophe Michel Foucault lors de l’annonce de la création du GIP (Groupe d’information sur les prisons) en 1971.

A leur manière, Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine Le Pen souhaitent également revoir l’échelle des peines en rétablissant les peines plancher. Leurs programmes prévoient également d’abaisser la majorité pénale à 16 ans.

Méline Escrihuela 

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