« Bien sûr, j’irai voter. Même si ce n’est pas obligatoire, c’est indispensable. » Dans son commerce de l’avenue Gambetta, à proximité de la gare de Béziers, Hamza* attend les clients. Il travaille ici depuis cinq ans, mais n’habite pas là. « Les candidats viennent à chaque élection, puis on ne les revoit plus », déplore-t-il, ajoutant qu’aucun d’entre eux n’est encore venu le voir parmi Robert Ménard, le maire sortant soutenu par le RN, Pascal Resplandy (LREM), Thierry Antoine (EELV-LFI), Nicolas Cossange (PS-PC-PRG) ou Antoine About (LR). « Ménard, je lui donne 6/10 notamment pour la sécurité : la police vient quand on l’appelle et des caméras ont été placées plus haut ».

Mais depuis deux semaines, l’avenue n’est pas éclairée et les clients ne se montrent plus après 18 heures. Une situation « inadmissible » pour le commerçant, qui se demande si c’est fait exprès. « De même, nous avons alerté la Ville sur les voitures qui roulent parfois à 70 km/h alors que des enfants traversent. Aucune mesure n’a été prise ». Depuis quelque temps, les fenêtres de l’avenue sont ornées de panneaux « à louer » ou « à vendre ». En bifurquant à gauche avant la place Garibaldi, le quartier de Gambetta laisse entrevoir des immeubles en piteux état. Ici, la brique est apparente là où la peinture des murs s’est effritée.

A midi, des silhouettes féminines rentrent à la maison, tenant la main de leur enfant. « Ils s’en foutent de nous, lance Khadija* depuis son balcon qui, dénudé d’une pierre que l’on imagine tombée, laisse apparaître sa structure en fer. Ils font plein de choses au centre-ville mais ici, rien. » La mère de famille vit dans ce logement social de type F3 avec son mari et leurs trois enfants. A ses yeux, l’entretien n’est pas digne. « C’est très mal isolé et personne ne vient quand on a besoin de réparations. Sans parler des poubelles qui débordent devant chez nous ! ».

L’extrême-droite sait très bien profiter de ces situations

Mehdi, 46 ans, est venu déposer ses déchets dans la benne à ordures en face de chez lui. D’après lui, la municipalité assure ici un service minimum. « Elle passe, mais moins qu’ailleurs, ce qui crée une injustice sociale. Et elle verbalise selon le faciès ou le nom. » Une référence à l’amende de 135 euros que le chef de chantier au chômage a reçue pour avoir laissé ses ordures une rue plus loin. Dans un courrier adressé à la mairie et resté sans réponse, il rappelle qu’il n’a aucune raison de les déposer à cet endroit et qu’il a toujours fait preuve de civisme. « Ca précarise des gens qui souffrent déjà ».

Selon les données de l’Insee, Béziers cumule un taux de pauvreté de 34%, ce qui la place très haut à l’échelle nationale, entre Aulnay-sous-Bois (27%) et Aubervilliers (45%), pour prendre deux exemples de taille comparable en Seine-Saint-Denis. Avec ses quelque 77 000 habitants, la commune est la seconde de l’Hérault. Elle conjugue deux facteurs qui expliquent, selon l’Observatoire des inégalités, ce taux important de pauvreté : des décennies de déclin de l’emploi industriel et l’arrivée sur le territoire de familles de milieux populaires, dont les rapatriés d’Algérie, logées dans le parc social. Les derniers chiffres de l’Insee, datant de 2016, démontrent que la détresse sociale reste importante (34 % de pauvreté, 23,4 % de chômage).

« Le triangle Béziers-Agde-Pézénas concentre un vivier de facteurs de pauvreté. L’extrême-droite sait très bien profiter de ces situations », affirme David, attablé dans un kebab. Le Biterrois, à la fois infirmier, militant des quartiers et syndicaliste, surveille de près la politique menée par Robert Ménard. « Il cible la grande bourgeoisie, le patronat et les ouvriers, décrypte-t-il. Sans oublier les ‘nostalgériques’ à qui il a fait plaisir en débaptisant la rue du 19 mars 1962. » Une décision qui avait suscité la polémique en mars 2015, alors qu’elle avait été renommée du nom d’un officier partisan de l’Algérie française, Elie Denoix de Saint-Marc.

David Garcia connaît Béziers comme sa poche. Infirmier, militant et syndicaliste, il a été candidat aux dernières législatives (LFI) mais n’est plus proche d’aucun parti politique depuis. / NB

Un centre-ville rénové mais derrière la façade…

L’autre scandale a été celui d’une déclaration du maire affirmant que les écoles de Béziers comptaient 64,6 % d’élèves musulmans (l’enquête ouverte ensuite a débouché sur un non-lieu en 2019, ndlr). « C’est de la stigmatisation. Le journal municipal fait de la propagande antimusulmans », poursuit Mehdi. A Gambetta, l’imam de la salle de prière a refusé de signer une « charte de bonne conduite » : « C’est une façon de nous dire qu’on n’est pas chez nous. Pourquoi serait-on les seuls à signer ça ? ».

Souhila* et son fils s’introduisent dans l’immeuble géré par l’OPH**. Elle se demande s’il n’y avait pas d’autres priorités que celle du fichage des élèves. « Les bâtiments de mon école sont vieux », explique Mohssin, inscrit en CM2. « Certaines écoles n’ont même pas de chauffage, complète sa mère. Si j’avais eu la nationalité, je serais allée voter pour dénoncer ce système qui vise à nous enfermer dans une boîte puis à nous pointer du doigt. » A ses yeux, le City parc installé tout près ne suffit pas à sortir les jeunes de « cette fabrique à délinquants ».

Pour prendre un bus direction La Devèze, l’un des trois quartiers prioritaires de la Ville, David traverse la place Jean Jaurès. C’est ici que le maire et son épouse, élue députée en 2017, occupent un logement. « La place et les alentours ont été rénovés pour rendre le centre-ville plus attrayant, mais c’est du façadisme. A l’intérieur, il y a eu peu de travaux », note-t-il. A 15 heures à l’entrée de la Devèze, Patricia s’engouffre dans le local de l’association Univers Cité. Elle en ressort avec un panneau qu’elle place sur le trottoir. « Ménard est venu samedi dernier rien que pour voir ça », s’amuse-t-elle. On peut y lire : « Êtes-vous inscrit sur les listes électorales ? ».

« Il a ri et a demandé à son adjointe de le prendre en photo, relate la présidente. C’est le système Ménard, basé sur la provocation. » Si la Devèze a connu des travaux de rénovation, c’est du fait de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU). Car elle fait partie des 200 quartiers relevant du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU) : « Les travaux avaient été engagés avant le mandat de Ménard mais il en a tiré profit », précise David. Résultat ? Des immeubles ont été désaffectés, des familles relogées à la Devèze ou à la Cité Millon.

Souhila et son fils Mohssin dans l’entrée de leur immeuble à Gambetta. NB

Les bâtiments, toujours pas démolis, sont depuis visités par des personnes extérieures au quartier qui récupèrent du matériel. Dans le bureau, les bénévoles lancent le débat. « Il tue le quartier, lance Lynda. Il a retiré toutes les aires de jeu pour enfants juste parce qu’une poignée de perturbateurs ont brûlé un scooter à proximité et que le sol a été un peu abîmé ! ». « Il a coupé le marché en deux, éloignant les halles de 800 mètres. La dame qui gérait les places a dit qu’elle ne voulait plus d’Arabes parmi les commerçants », ajoute un autre.

Le regard de Patricia se perd dans le vide, scrutant le local d’en face. C’était celui de l’association Arc-en-ciel, dont l’objectif était de créer du lien social avec les habitants. « Elle a dû déposer le bilan, regrette Gérard, son ancien trésorier. En 2014, on a conseillé aux gens d’aller voter, peu importe pour qui. Ménard a cru que c’était contre lui et ne nous a pas renouvelé la subvention. » Beaucoup estiment que le seul centre socio-culturel, Albert Camus, ne suffit pas pour un quartier de 4500 habitants. « Les habitants de la Devèze ne se sentent même plus biterrois tant ils se sentent abandonnés des pouvoirs publics », assure Lynda.

A la Devèze, Patricia installe le panneau contre l’abstention que Robert Ménard est venu voir samedi 25 janvier. / NB

2000 citoyens auraient été radiés des listes

Selon un document que se serait procuré Univers Cité, mais aussi l’équipe de campagne de Pascal Resplandy, environ 2000 citoyens auraient été récemment radiés des listes électorales. « Certains parce qu’ils ont déménagé, sans forcément changer de quartier, d’autres sans raison apparente », explique Cédric*. Lynda, de son côté, a constaté une autre bizarrerie : deux de ses amies seraient allées à la mairie annexe pour s’inscrire sur les listes sans y parvenir. « On les a renvoyées vers la mairie du centre en assurant que ça ne se faisait pas ici. Là-bas, on leur a dit que c’était faux et qu’ils allaient faire remonter l’information ».

David quitte la Devèze, ce quartier où il a vécu. De retour en ville, il fait un crochet par la Cité rose, collée à un quartier riche. « Il y a des frontières invisibles qui séparent de la misère. » Dans cette enclave en forme de U vit une population d’origine maghrébine et gitane. Joséphine habite au rez-de-chaussée et dénonce des « conditions de vie difficiles. » A gauche, les boîtes aux lettres sont cassées. La lumière ne fonctionne pas et les murs ont mauvaise mine. « Tout est pourri ici. Je n’ai jamais voté, ça ne change rien pour nous. » A 18h30, le soleil se couche et les enfants sont convoqués à la maison. Le bitume, qui s’était transformé en terrain de jeu, est désert.

Pour moi, extrême droite ou pas, ils sont tous pareils

Le lendemain matin, Lila* entre à la Cité rose en tirant son chariot. Elle rentre du marché de la Devèze, où elle a fait ses courses. Habitante de la cité depuis 14 ans, elle fait partie des rares propriétaires. « On devait gagner en qualité de vie avec le palais de justice et le centre commercial derrière », soupire-t-elle. Elle regrette le magasin C&A et le supermarché Simply, remplacé par Casino. « On ne peut même pas en profiter car c’est trop cher. » Près des escaliers, quatre rats s’amusent en toute impunité. « On aimerait dire à Ménard de venir vivre avec eux », s’exclament trois voisines de retour du marché. Le groupe monte les escaliers puis entre chez Karima*.

« Les appartements sont beaux, il faudrait juste que le syndicat de copropriété et les marchands de sommeil soient rappelés à l’ordre ! », sourit la locataire. Peinture, ménage, réparations et poubelles qui débordent… Le plus gros problème à leurs yeux, c’est la saleté et l’entretien. Toutes sont unanimes : le maire n’est jamais venu à l’intérieur de la cité. « Il a rencontré les habitants des pavillons situés en face il y a deux ans. On avait lancé une pétition », précise Lila. Depuis, rien. Certaines familles ont mis en vente leur maison mais n’ont pas eu de visites. « Le quartier est abandonné parce qu’il est invisible. On nous a laissés là, comme des animaux ».

A 14h30, dans le quartier de la Grangette, Samir* et Iskander* tuent le temps. Installés dans leur voiture sur le parking, ils se laissent emporter par la musique. « Pour moi, extrême droite ou pas, ils sont tous pareils », lâche le premier dans un profond dépit. Et le second de nuancer : « Sauf que la police municipale de Ménard nous traite mal ! Ils ont défoncé un jeune l’autre fois. » Un phénomène que confirme David, le militant. « Ils font de l’excès de zèle depuis que le maire a décidé de les armer. Ils ne s’entendent même pas avec la police nationale. » Confronté au chômage depuis un certain temps, Iskander constate, aussi, une discrimination à l’embauche. « Je connais plein de gens qui ont sauté à son arrivée à la mairie ! ».

Le duo observe un panneau en face. Début 2019, il hébergeait la campagne Mauvaise nouvelle pour les racailles, annonçant des caméras doublées avec l’image d’un homme capuché. « Peut-être que les jeunes en auront marre d’être insultés et iront voter », tranche Samir. Passé le porche permettant d’entrer dans la cité, des blocs dégradés à quatre étages font le décor. Au milieu trône l’association intermédiaire Stefi. « 50 % de notre public est demandeur d’emploi. On a aussi des femmes au foyer », détaille l’animatrice à temps partiel, qui aide les habitants à faire leurs démarches avec les ordinateurs et l’imprimante à disposition. « C’est un quartier oublié alors qu’il y a un réel besoin de lien social, analyse-t-elle. On fait ce qu’on peut, sans subventions de la Ville ».

Confrontés au décrochage scolaire, au chômage et à la précarité, les jeunes de l’Iranget n’attendent pas grand chose des élections municipales à venir. / NB

Ce n’est plus un boulevard qu’il a, c’est une autoroute

Derrière la Grangette, le quartier de l’Iranget accueille la nuit qui tombe. L’heure d’acheter le pain ou de se ravitailler en sucreries. « Ici il n’y a rien, il faut tout raser », chuchote un adolescent. « Il n’a pas tort, complète son aîné. A part la pharmacie et la boulangerie, on n’a ni centres ni infrastructures. » Il y a bien la maison de quartier Georges-Brassens, non loin de la cité, mais les jeunes de l’Iranget ne s’y aventurent que très peu. Pour ce père de famille, l’inactivité conduit les jeunes au mieux à des métiers précaires, au pire au deal. « Mon fils est livreur chez Amazon pour 1100 euros par mois, sans compter ses heures ». En bas d’un bloc, Hassan se confie avec une dizaine d’amis qui ont pour la plupart décroché avant le bac : « On a tous la vingtaine et on n’a pas de travail, alors on se fait de l’argent autrement. » Une spirale infernale.

« Rester là de 10h du matin jusqu’au soir à galérer, vous croyez que ça nous plaît ? », fait-il mine d’interroger. Ils sont interrompus par le bruit de moteurs. « Que se passe-t-il ici ? », crient les agents de la BAC venus avec des renforts. Un voisin les a alertés, persuadé que les jeunes ont fracassé la porte de l’immeuble. « N’importe quoi, on est tranquilles », réfute Hassan. Tandis que deux agents montent voir le voisin, Moha*, assis dans sa voiture et fumant la chicha, lance un débat sur le foot avec le reste des policiers. Ils repartent vingt minutes après constatant que tout va bien. « On arrive encore à parler avec la police nationale. Les municipaux, eux, jouent les cow-boys. » Les élections, la majorité ne veut pas en entendre parler. « Je crois qu’il faut qu’on choisisse un maire qui nous corresponde plus », contredit Hicham*. Il ira voter s’il reçoit sa carte électorale.

Un sondage Ifop/Fiducial publié mardi 4 février par Midi Libre donne Robert Ménard vainqueur dès le premier tour des élections municipales 2020. « Ce n’est plus un boulevard, c’est une autoroute 4 x 2 voies qu’il a lorsqu’on considère l’éparpillement de l’opposition, regrette David. La gauche n’a pas su rester unie et c’est une faute morale. » Les habitants des quartiers de Béziers pourraient donc bien avoir à subir, six ans de plus, la politique de Robert Ménard.

Nejma BRAHIM

*Les prénoms ont été modifiés

**OPH : Office Public d’Habitat, que la communauté d’agglomération Béziers Méditerranée finance. 90 % de son parc se situe à Béziers, dont Gambetta, la Devèze et l’Iranget.

Articles liés

  • Bobigny, ép. 5 : Un débat de fond dans une campagne qui touche le fond

    Un débat et des absents. Sur l’estrade du Canal 93, quatre candidats à la mairie de Bobigny se sont fait face sur des sujets de fond : sécurité, éthique, aménagement urbain, propreté. Dans cette campagne mouvementée et parfois violente, ce moment de démocratie a son importance. Étonnamment, les affaires visant la mairie actuelle n’ont pas été au centre des débats. Une absence qui s’ajoute à celle des autres candidats. 

  • Revivez #BobignyLeDébat en vidéo

    Revivez la vidéo du débat entre les candidats aux élections municipales à Bobigny, organisé ce lundi 24 février au Canal 93 par le BB.

    Par Ilyes Ramdani
    Le 24/02/2020
  • Saint-Denis, ép. 3 : Au Franc-Moisin, rénovation, démolitions… et élections

    Le Franc-Moisin va considérablement changer et cela ne se fera pas sans dommages. Plusieurs centaines de locataires de ce quartier de Saint-Denis, un des derniers emblèmes des « grands ensembles », vont devoir quitter leur logement dès l’année prochaine. Pour beaucoup d’habitants, la pilule est difficile à avaler. Episode 3 de notre feuilleton à Saint-Denis.

    Par Ilyes Ramdani
    Le 24/02/2020