A 52 kilomètres de Paris se niche la commune de Mantes-la-Ville avec ses 20 000 habitants sur un espace qui dépasse à peine les 6 kilomètres carré, sa zone pavillonnaire autour de la mairie, ses quartiers populaires plus loin, ses quelques commerces, son McDo, ses espaces verts et enfin l’autoroute de Normandie, la A13, qui la traverse de part et d’autre. A première vue, rien ne distingue Mantes-la-Ville des communes voisines et périphériques de la capitale française. Pourtant en 2014, Mantes-la-Ville devient la première et l’unique ville d’Ile-de-France à basculer vers l’extrême-droite. A sa tête, il y a son maire Cyril Nauth, 37 ans aujourd’hui, et une équipe qui a connu quelques remous, trois conseillers municipaux démissionnant sitôt élus, ou presque.

Une ville gagnée « par accident »

A Mantes-la-Ville, c’est la gauche qui a régné pendant plus de 60 ans. La victoire du RN en 2014 a été vécue par une majorité de Mantevillois comme un cataclysme, une incompréhension, un désastre qui aurait pu être évité. Elle s’explique par plusieurs facteurs qui dépassent largement le simple ancrage local : crise économique, chômage, méfiance envers les élites, abstention, diabolisation de l’islam… Pour Amira, la responsabilité revient surtout à la gauche : « Le PS n’a pas su rester uni, deux listes ont été proposées, rappelle-t-elle. Ils voulaient tous des sièges, finalement ils ont tous perdu ».

De fait, Cyril Nauth, cet inconnu au bataillon, prof d’histoire-géo de son état, devient maire avec seulement 2 027 voix sur les 12 023 inscrits, soit un peu plus de 16% des suffrages au total. Si la gauche totalisait au premier tour 50% des voix, deux listes se sont maintenues au second tour : une liste PS et une autre « divers gauche ». Enfin, une liste « divers droite » venait clore le bal d’une quadrangulaire redoutable. Ces divisions ont ouvert la marche au RN et ont porté au sommet de la mairie son candidat Cyril Nauth, vainqueur à 0,9% devant sa poursuivante de gauche. Cette victoire, c’est donc d’abord la défaite cuisante du PS dans une ville que le rouge avait marqué de son fer depuis plus d’un demi-siècle.

Dans cette ville qui compte une part importante d’immigrés (18% selon les chiffres de l’Insee), l’annonce de la victoire du RN a réveillé peurs et incompréhensions. Adel, 41 ans, a vécu ça comme un choc. « Je me suis senti rejeté, raconte ce Français d’origine algérienne. On connaît tous le discours du Front national, et je n’imaginais pas qu’il puisse un jour s’implanter ici ».

Le RN n’a pas fait de vagues

Mais très vite, il constate qu’au quotidien, pour les familles de la classe moyenne cette alternance politique n’engendre pas de grands changements. « C’est vrai qu’on était en colère lorsqu’ils ont retiré les repas de substitutions dans les établissements scolaires, et que c’était pénible de le voir s’acharner sur la fermeture des salles de prières. Ce n’est pas bien aussi, ce qu’il a fait au club de foot (il a diminué les subventions au FC Mantois, ndlr) mais à part ça il n y a pas de grands changements, c’est toujours Mantes-la-Ville comme avec le PS ».

Hannah, sa femme, embraye : « Il a fermé l’école de sport, c’est dommage pour les enfants, ça leur permettait de tester plein de sports et de sortir de chez eux, de ne pas finir dans la rue. A côté, il a aussi appuyé un projet dont un de nos fils profite, ça s’appelle DEMOS, ça permet à quelques enfants de pouvoir apprendre à jouer d’un instrument de musique. Je ne sais pas trop quoi penser parce qu’on entend parler de plein de projets mais on ne voit pas grand-chose ». Quant au maire, ils sont tous les deux d’accord, il est discret et évite les polémiques. Adel conclut : « Je ne sais pas si c’est parce qu’il ne peut pas se le permettre, parce qu’il n’ose pas ou parce que ça lui importe peu, en tout cas, il reste mesuré dans ses déclarations ».

Déjà en novembre 2017, face au bilan de mi-mandat de Cyril Nauth, les trois partis d’opposition menés par Annette Peulvast, Monique Brochot pour le PS et Eric Visintainer pour les Républicains décident de s’unir pour distribuer un contre bilan de mi-mandat commun. Ensemble, ils organisent une conférence de presse pour charge le bilan de mi-mandat du maire sortant. Le rapprochement est plutôt bien accueilli « C’était bien de voir que les politiques se réveillaient pour contrer le RN, mais bon il faut aller plus loin que la critique et proposer autre chose », commente Adel.

Un front républicain qui a échoué

En janvier 2019, tous les trois annoncent leur partenariat pour la constitution d’une liste commune pour les prochaines municipales, le but étant de faire barrage au RN. Coup de théâtre, quelques mois plus tard, Eric Visintainer quitte les Républicains après les élections européennes de mai 2019 et prend la tête de la liste « Mantes en mouvement ». La raison ? Le PS organise à Mantes-la-Ville ce qu’il appelle « l’union de la gauche »… jusqu’à la France insoumise, représentée par Romain Carbonne. Pour Visintainer, extrême-droite et extrême-gauche sont les deux faces d’une même pièce et il refuse que son nom soit associé à l’un ou à l’autre. Amira ne comprend pas : « J’ai lu dans Mantes actu (le journal local, ndlr) que le candidat de droite ne voulait plus s’unir à l’ancienne maire. Je n’arrive pas à comprendre, ils ont leurs propres intérêts. Finalement, les Mantevillois les intéressent moins ».

Mantes-la-Ville, c’est avant tout et surtout le lieu où cohabitent et se croisent au quotidien 20 000 habitants. C’est là qu’Hannah, 33 ans, préparatrice en pharmacie, son mari Adel, informaticien, et ses trois jeunes enfants ont décidé de s’installer. C’est ici que Sofiane, 28 ans, jeune cadre installé depuis quelques mois en Allemagne, retourne chaque mois pour rendre visite à son père. C’est de là que Inès, 25 ans, prend le car tous les matins pour se rendre à son bureau à la Défense. C’est au pub près de la gare routière que Mehdi, 37 ans, éducateur spécialisé, prend son café tous les matins en lisant Le Parisien. C’est encore là que Yacine, Emma, Manel, Thomas et Ayoub vont à l’école ou que Evelyne, 77 ans, infirmière retraitée, promène Frida, son petit caniche blanc.

Du plus jeune au plus âgé, ils sont politisés à des degrés différents. Pour certains, le lancement de la campagne passe quasiment inaperçu comme pour Mohammed, le papa de Yacine et Manel qui s’étonne : « Il y aura bientôt des élections ? Je ne sais pas, il n y a pas encore d’affiches ». D’autres suivent la campagne de loin, comme Amira qui explique : « Je crois que Cyril machin veut se représenter. Les autres (partis) je ne sais pas, on n’entend pas parler d’eux. D’habitude, ils viennent nous voir dans les squares et ils distribuent des tracts au marché mais pas là, en tout cas pas pour l’instant ».

Hannah et son mari, eux, suivent de près les alliances et mouvements qui se jouent entre les différents partis : « J’ai lu un article qui explique que la gauche essaie de s’unir pour les prochaines élections, ils discutent même avec leur opposant de droite ». Complice, le couple termine : « Ca, ça va sembler ridicule, mais ce qu’il manque ici, ce n’est pas juste des services publics, c’est aussi des commerces. Aujourd’hui pour s’habiller, on est obligé d’aller à Mantes-la-Jolie ou prendre le train pour Paris ».

Samira BOUREZAMA

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