MUNICIPALES 2014. A la périphérie de la cité nantaise, dans les quartiers HLM des Lauriers et de Bellevue, c’est comme si le temps s’était arrêté. Classés récemment en zones de sécurité prioritaire, les écarts avec le centre-ville laissent comme un goût âpre dans le gosier des zonards forcés.

Parfois, le sentiment de légitimité est tellement important qu’il peut consumer un gamin fiévreux à l’idée de faire ses preuves dans l’école de la rue. Seulement, faut-il encore en connaître ses codes et agir dans la juste mesure des choses. Mais bon, il faut que jeunesse passe, comme dirait l’autre, et la jeunesse des quartiers nantais est relativement calme. Quoiqu’un peu agitée sous l’emprise des hormones. Ce sentiment de légitimité s’est traduit par « je te viole et je te vole, sale pute ». Le gamin n’avait même pas quinze ans et une voix un peu tremblante, qui, elle aussi, cherchait à se donner de l’assurance et un peu de légitimité. Cette douce déclaration a eu lieu aux Lauriers, quartier de Nantes desservi par le tramway, à quelques minutes du centre-ville, samedi après-midi.

L’esplanade est vide, ce samedi après-midi, aux Lauriers. Malgré le soleil qui tape et illumine le terre-plein de ce quartier, l’heure n’est pas à la bronzette et encore moins aux confidences. Seuls quelques commerces sont ouverts, comptez une boucherie et un kebab. Ça fait deux. Comme les deux mecs qui, debout devant le restaurant, me regardent et font face à la place, tranquille, propre. Un peu comme la ville de Nantes. Les municipales, eux, ils s’en foutent. Royalement. « Pour la présidentielle, on s’est sentis concernés, on avait envie de voir un autre mec que Sarko au pouvoir…. Mais Hollande, il n’a pas tenu ses promesses et c’est plus que jamais la merde. Alors les municipales, ça ne me parle pas, point. Eh Cham’s, y a des questions, y a une journaliste, eh khey (NDLR : frère), viens voir. Il parle bien lui, tu vas voir ». Un petit groupe se forme, quelques jeunes, la vingtaine.

Cham’s a grandi ici, dans l’un de ces bâtiments pas très haut, six étages tout au plus. Il m’explique qu’ici, le cadre de vie est plutôt agréable : « Le cadre, hein, pas la photo qui est dans le cadre. Parce que, tu vois, on travaille pas, et les élus, ils nous calculent pas. Ils ne viennent qu’en période de vote et ils nous racontent tous les mêmes choses, font les mêmes promesses et nous martèlent qu’ils nous comprennent, qu’il ne faut pas qu’on oublie que c’est une ville de gauche, comme si ça changeait quelque chose. » Il enfonce ses mains dans ses poches et jette un regard en coin à ses potes. « Ils vous font croire que c’est Chicago ou le Bronx mais y a rien, regarde. Y a  eu une fusillade il y a quelques mois mais les mecs ont tiré en l’air, il y a eu ni mort, ni blessé. Depuis ce jour, ils ont classé le quartier en ZSP (zone de sécurité prioritaire) et des camions de CRS sont garés là, cinq jour sur sept. Ils attendent mais ils attendent pour rien parce qu’il se passe jamais rien ici ». Comme une once de regret dans sa voix.

Bellevue est un peu plus haut, à deux arrêts de tramway. 18% de chômage, 25 000 euros de revenus par an et par ménage, ce qui fait de lui l’un des quartiers les plus sensibles de Nantes, classés aussi en ZSP, et qui chevauche la commune de Saint-Herblain. Une réplique des Lauriers en plus grand, ou bien le sens inverse. Des hommes, jeunes, fument leurs clopes et puis autre chose. Le discours est plus acerbe et l’homme aux lunettes Police qui me le livre est une kalachnikov à paroles. Aux commissures de ces lèvres, un peu de salive sèche. « Je vais te dire deux choses, retiens les-bien. Ça fait plus de trente ans que je suis là et j’ai pas bougé. Tu vois lui ? » Il me désigne un type accoudé contre un mur. « Il a un bac +5 mais pas de travail. Il fait de la manutention maintenant. Lui là, le mec avec son fils, il a étudié au Qatar et il a pas de travail non plus. Moi, ça fait vingt ans que je fais des jobs à droite, à gauche. Et tu sais c’est quoi notre point en commun ? C’est que sur nos CV, il y ait tous écrit « Bellevue ». Donc j’emmerde les municipales et leur clientélisme à deux balles et je t’emmerde avec tes questions de merde. C’étaient les deux choses que je voulais que tu retiennes. » Il se met à gratter furieusement sa barbe.

L’un d’eux se demande si José Bové est mort, et un autre des jeunes revient avec des cafés brûlants, dans des gobelets en plastique blanc. «- Mais nan, il est pas mort José Bové. – J’aurais voté pour lui, frère. – J’avoue c’était un thug, il était chaud José. Un vrai nom de mec qui sort du placard. – Il voulait dissoudre la BAC, ce fou. Il a dû s’manger des coups de Taser, des décharges à 5 000 volts. »

Le jeune père, celui accompagné de son enfant et qui a étudié au Qatar, m’explique ensuite que les enfants de la maternelle du quartier n’ont pas eu de distribution de cadeaux de Noël, contrairement à ceux du centre-ville. « Ce sont des enfants. Comment expliquer cette différence de traitement ? Pas de chocolats, pas de bûche, c’est à peine si on leur a offert un repas de Noël à la cantine. L’été, avant, les enfants partaient en colonie de vacances avec les associations et la ville. C’est de plus en plus rare et surtout, de plus en plus cher. Ça, c’est ce qui me met hors de moi. Peu importe le reste, les enfants restent des enfants. Ils n’ont rien demandé à personne. »

Sarkozy, ils le regrettent. Rejoignent presque des idées du FN, « la zone euro nous a flingués ». « Je voulais te dire un troisième truc, aussi. Ça a son importance. » L’homme aux lunettes trempe ses lèvres dans le café. « Y a pas de guetteurs qui crient « Ara Ara » ici. Y a pas de Jacques Mesrine non plus. Y a que des Jacques Mesquine (NDLR : pauvre en arabe). Ou des Jack Daniel’s. » Et il se remet à gratter frénétiquement sa barbe.

Hadjila Moualek

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