Autour d’un verre de thé, dans la maison familiale à Drancy, Filiz et Mehmet, les parents que nous suivons durant ce premier tour de l’élection présidentielle se remémorent : « On fait tout en famille. Les mariages, les enterrements. On partage nos coutumes et nos traditions avec nos enfants, et le vote en fait partie ». Un souvenir que partage avec fierté Firat, fils aîné de la fratrie : « J’accompagnais déjà mes parents pour voter alors que je n’avais pas encore le droit de vote. »

Une tradition qui se transmet de génération en génération

Filiz et son mari Mehmet, de nationalité turque, ont obtenu la nationalité française en 2002 et 2000. Alors que Filiz est en France depuis l’âge de 6 ans, elle a obtenu la naturalisation seulement après le mariage avec son conjoint Mehmet, arrivé en France à 17 ans. « En fait, elle peut voter grâce à moi », blague Mehmet. Pour le couple arrivé en tant qu’étrangers, ce nouveau droit prend tout son sens : « S’il fallait choisir entre ma nationalité turque et ma nationalité française, je choisirais la France. C’est là où j’ai choisi de vivre, de travailler, d’élever mes enfants », poursuit le père de famille.

Aujourd’hui la vraie force de gauche et socialiste, c’est Mélenchon.

En 2007, ils ont donc voté ensemble pour la première fois à l’élection présidentielle. Filiz et Mehmet ont suivi les consignes de vote du père de Filiz : voter Parti socialiste. Quinze ans plus tard, le grand-père a donné sa voix à son petit-fils, pour qu’il vote par procuration à Rosny-sous-Bois : « Mon grand-père est venu en France grâce au regroupement familial donc il a un fort attachement au Parti socialiste, justifie le jeune homme. Il a fallu lui expliquer que le PS de l’époque, ce n’est plus la même chose. Et qu’aujourd’hui la vraie force de gauche et socialiste, c’est Mélenchon », explique aujourd’hui Firat, étudiant en science politique de 22 ans, qui guide le choix de son grand-père, resté fidèle aux valeurs de la gauche. Une analyse confirmée par les résultats du second tour, où la candidate du PS, Anne Hidalgo n’a pas dépassé les 2%. Un chiffre historiquement bas.

De générations en générations, le flambeau et les débats fusent pour choisir le candidat qui se rapproche le plus de leurs convictions. La déception pour certains, tandis que d’autres gardent espoir.

« On partage nos coutumes et nos traditions avec nos enfants, et le vote en fait partie ».

Vote de cœur ou vote utile ?

 « Mon vote de cœur, ce serait peut-être Jean Lassalle, je le trouve authentique. J’ai lu son livre. Il a fait le tour de la France, il a rencontré les agriculteurs », dit Filiz, sous le regard désapprobateur de son fils aîné qui s’étonne de ce choix : « J’en apprends des choses ! »

Lorsque Philippe Poutou est mentionné dans la discussion, le candidat du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) semble faire plus l’unanimité. Bien que le candidat de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon reste le vote de cœur de Firat, déçu du Parti Communiste. Un parti pour lequel il s’était d’ailleurs engagé pendant plusieurs années auprès des Jeunesses Communistes du 93.

Tout le monde sait qui va gagner. Avant, il y avait un suspens, on ne savait pas.

Pour Mehmet, père de famille de 52 ans, le cœur n’y est pas. « Il n’y a pas eu de débat pendant cette élection », rappelle-t-il. « Tout le monde sait qui va gagner. Avant il y avait un suspens, on ne savait pas. Là, même lui il sait qui va gagner ! », déplore Mehmet,  à propos du président sortant, donné favori dans tous les sondages. Et finalement sorti victorieux, avec 27,6% des suffrages, au terme d’une soirée électorale sans grand suspens pour lui.

Les yeux rivés sur son téléphone, le benjamin de la famille écoute les débats d’une oreille discrète. Mitat, 19 ans, vote pour la première fois. « Avec Mélenchon, l’essence c’est 1 euro 40 », lance-t-il lorsque l’augmentation du prix de l’essence est abordée par son père. Plutôt intéressé par le sport, il confie avoir suivi de loin cette campagne. Pourtant, ces derniers jours, il a vu « partout sur les réseaux sociaux des gens qui incitent à voter Mélenchon ». Il ajoute pour chambrer son grand frère : « Dans tous les cas, Firat est rentré dans nos têtes ! »

Ce qui m’a marqué le plus c’est le SMIC à 1400 euros. Et le prix de l’essence parce que je veux m’acheter une voiture.

Comme de nombreux jeunes habitant·e·s de Seine Saint Denis, son choix s’est porté vers le candidat Jean-Luc Mélenchon : « J’ai lu son programme. Ce qui m’a marqué le plus, c’est le SMIC à 1400 euros. Et le prix de l’essence, parce que je veux m’acheter une voiture », dit-il sur le pas de la porte, prêt à se diriger vers le bureau de vote de Drancy, dans l’école primaire qui l’a vu grandir.

 

On est en 2024 sous la 8e République.

Malgré ces échanges en proie aux doutes, sous le soleil, l’ambiance est légère avant d’aller voter. « Il fait un peu froid mais ne t’inquiètes pas, Mélenchon va réchauffer notre cœur », rétorque Firat à son père, en lui montrant son maillot de l’équipe de France de football, qu’il a mis spécialement pour l’occasion. En voiture, il lance le morceau, Inspecteur Disiz, de Disiz la Peste : « On est en 2024 sous la 8e République », entend-on dans l’auto-radio. Des paroles qui résonnent avec les promesses de 6e République du candidat de la France insoumise.

La désillusion face au choix cornélien qui se répète au second tour

Le choix entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, c’est « la peste ou le choléra » défend Filiz. Elle raconte qu’au deuxième tour de l’élection présidentielle en 2017, avec son mari, le couple avaient décidé de faire barrage à Marine Le Pen en votant Emmanuel Macron. Mais elle n’avait finalement pas réussi : « J’ai fait ce que j’avais à faire, j’ai voté blanc. La douleur est toujours présente et je ne voulais pas revivre la même chose au deuxième tour », termine la mère de famille, dont les doutes se sont réalisés.

C’est de nouveau ce choix qui va se poser aux 47,9 millions d’électeurs inscrits sur les listes électorales, pour le second tour qui aura lieu le 24 avril prochain. Un choix cornélien, particulièrement en Seine-Saint-Denis où La France insoumise arrive en tête dans 37 villes sur 40.

Alors qu’Anne Hidalgo (PS), Fabien Roussel (PCF) et Yannick Jadot (EELV) ont explicitement appelés à voter pour le président sortant, Jean-Luc Mélenchon et son équipe de campagne ne se sont pas résolus à cette éventualité et ont appelé « à ne pas donner une seule voix à Marine Le Pen ». Un message qui laisse libre les citoyen·e·s de choisir entre le président sortant, l’abstention ou le vote blanc. Dans ces circonstances, il n’y a plus de vote de cœur. Quant au vote utile, demandé au second tour par une partie de la gauche, il laisse un goût amer.

Anissa Rami

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