« Il n’y a pas un vote des jeunes. Mais on peut dire que le vote n’est plus un choix de résignation, mais un choix réfléchi. Quand on vote on se dit : Mon vote sert-il à changer le monde ? », commence Manel, 24 ans, secrétaire générale du collectif RED-Jeunes, quand on l’interroge sur le pourquoi de sa participation au vote de dimanche prochain. Car depuis plusieurs semaines la potentielle participation ou abstention des jeunes est au coeur de toutes les préoccupations politiques et médiatiques.

L’abstention a atteint des records aux dernières élections régionales et municipales, particulièrement chez les 18-24 ans où l’abstention a atteint 87%. Pourtant,  les élections présidentielles restent un moment politique fort où la majorité des jeunes sont au rendez-vous pour aller voter. Aux dernières élections présidentielles de 2017, l’abstention aux deux tours tous âges confondus était de 14%. Elle a atteint 25% chez les 25-29 ans. Tandis que l’on comptait 21% des 18-24 ans qui se sont abstenus aux deux tours.

La famille : premier cercle de socialisation du vote

Yanis, graphiste de 23 ans, habitant à Livry-Gargan, votera pour la deuxième fois aux élections présidentielles, mais pour la première fois par choix personnel : « aux dernières élections, c’est ma mère qui m’a dit de venir voter, mais à la base j’avais la flemme. Là ce n’est pas du tout pareil. C’est moi qui veut y aller, c’est vraiment mon choix. Je m’y suis plus intéressé, je regarde ce qu’il se passe, et je suis même investi dans ma ville. »

Pour ma mère algérienne qui a été naturalisée française aussi c’est hyper important parce que ça lui permet de se sentir citoyenne. 

Selon les témoignages, le rendez-vous de l’élection est tour à tour : inculqué comme un devoir citoyen, une chance pour laquelle d’autres se battent encore (notamment les étrangers de ce pays). Le vote est pour beaucoup d’abord une affaire de famille, qui est le premier lieu de politisation avec des foyers où certains parents ont le réflexe d’allumer la télévision pour scruter les chaînes d’informations en continu.

C’est aussi le cas de Fatina, étudiante de 21 ans et habitante d’Aubervilliers qui se rappelle les heures devant les informations et LCP (La Chaîne Parlementaire) avec son père : « Je trouvais ça hyper ennuyant mais on avait qu’une télécommande donc on n’avait pas le choix. Alors j’ai commencé à m’intéresser. Pour ma mère algérienne qui a été naturalisée française aussi c’est hyper important parce que ça lui permet de se sentir citoyenne. »

La télé c’est comme la cantine, on te sert un truc et tu bouffes ce qu’on te donne.

L’émancipation de la famille : Multiplier les canaux d’information

« Je m’informe énormément sur twitter, twitter, twitter, twitter, twitter ! », répète Yanis qui ajoute « boycotter » la télévision. « La télé c’est comme la cantine, on te sert un truc et tu bouffes ce qu’on te donne. C’est juste pour te remplir le ventre mais t’as toujours faim. Les réseaux tu peux choisir ce que tu veux. » Pour le jeune actif de Livry-Gargan la pluralité des réseaux sociaux, des médias en ligne, et aussi des « twittos qui parlent individuellement de politique » lui permet de mieux de recouper les avis et de trouver ce que l’on cherche.

« Je regarde beaucoup les informations sur BFMTV et Twitter. Je suis abonnée à beaucoup de compte comme Médiapart et Brut sur les réseaux sociaux, et je regarde aussi Hugo Décrypte qui vulgarise la politique. C’est important de chercher les informations partout » développe Aya*, étudiante en première année de Droit à l’université Paris-Saclay.

La chaîne Youtube du journaliste Hugo Decrypte est devenue l’un des médias de référence pour des millions de jeunes dans le pays. 

Sur les réseaux les vidéos d’HugoDécrypte sont visionnées des millions de fois, tandis que Konbini a multiplié les vidéos avec des influenceurs pour inciter les jeunes au vote. Ou encore le lancement de l’application Elyze qui a été téléchargée par plusieurs millions d’utilisateurs en janvier pour trouver le candidat qui correspond à ses aspirations.

Bien que la militante de 24 ans, Manel, souligne ces initiatives qui « touchent sûrement quelques jeunes », selon elle la plupart des jeunes savent qu’il y a une élection dans quelques jours, mais « c’est un choix délibéré de ne pas aller voter. »

 

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L’influenceuse Sally, associée à Konbini et Instagram, a interrogé et incité de nombreux jeunes au vote dans les rues de Strasbourg. 

Une campagne présidentielle qui n’est pas à la hauteur de leurs aspirations

Sidney, dugnysien de 21 ans, en formation dans le sport, a suivi ces élections « comme une série Netflix », il mentionne surtout le débat entre Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon sur BFMTV diffusé en octobre dernier, qui l’a marqué : « Au début je me suis dis que j’allais zapper, mais au bout de quelques minutes j’étais pris dedans et j’ai regardé les deux heures de débat. Les propos de Mélenchon m’ont vraiment fait réfléchir. »  Un débat qu’il compare avec celui diffusé sur TPMP en janvier dernier, qui au contraire n’est « pas trop son truc, c’est trop de la rigolade, c’est vite fait. »

Si c’était pour regarder un Rap Contenders, j’aurai regardé autre chose.

Yanis se souvient aussi du débat diffusé sur BFMTV, le seul qu’il a regardé, mais pour lui « les deux étaient ridicules. C’est que du clash et un dialogue de sourd. Ils disent ‘Moi je…’. Si c’était pour regarder un Rap Contenders, j’aurai regardé autre chose. »

Quand je serai père ou grand-père aussi ça comptera pour moi. La question de la jeunesse est partout.

« Ça parle surtout d’immigration, de religion et du nucléaire. Ils tournent en boucle sur ces sujets. Ça n’avance pas, et en plus ils parlent sans personne concernée », déplore Yanis, qui aimerait voir la question de la jeunesse au cœur du débat : « ça compte parce que je suis jeune, mais quand je serai père ou grand-père aussi ça comptera pour moi. La question de la jeunesse est partout. Il faut donner plus d’aides aux jeunes, de nouvelles infrastructures, investir dans l’éducation et le sport, qu’ils galèrent moins à trouver des alternances. »

« Une étude menée par Harris interactive pour Challenges auprès de Français âgés de 16 à 25 ans a d’ailleurs démontré que la santé (36 %), l’emploi (33 %) et l’égalité femmes-hommes (30 %) étaient les trois thématiques qu’ils souhaitaient  voir émerger, suivies de la lutte contre les inégalités (27 %) » rapporte le média CareNews en évoquant les centres d’interêts politiques de la jeunesse.

Pour moi le désastre c’est l’augmentation des frais de scolarité à l’université que nous promet Macron.

Loin des débats présidentiels, Fatina s’organise au niveau local pour inciter d’autres jeunes comme elle à aller voter et les invite à débattre. « Ce qui a renforcé mon envie de voter c’est qu’à 18 ans j’ai été accesseuse à Aubervilliers, avec soixante autres jeunes. C’était un moment unique. D’habitude c’est loin de nous la politique, mais là j’ai vraiment ressenti la démocratie », se rappelle-t-elle.

Depuis, elle s’est engagée au conseil local des Jeunes pour transmettre son expérience. Tout au long de cette élection, iels organisent chaque jour une action pour sensibiliser au vote, comme le 31 mars où un débat sur l’abstention était organisé à Aubervilliers : « Quand la politique prend effet sur nos vies, ça se ressent. On aborde les questions concrètes : L’augmentation de l’essence, des légumes, la précarité des jeunes. Et pour moi le désastre c’est l’augmentation des frais de scolarité à l’université que nous promet Macron. »

La peur de la montée de l’extrême droite

« Quand il y a eu le débat Mélenchon-Zemmour sur TPMP avec mes ami·e·s on a tous regardé mais c’était plus pour rigoler. Il n’y avait pas de réponses précises, ni de données chiffrées. Je trouve que c’est un peu de la télé-poubelle, et ils ont beaucoup contribué à la montée de l’extrême droite. Il y a un enjeu particulier derrière cette élection. Sur twitter il y a beaucoup de personnes de mon âge qui incitent à voter Mélenchon », précise Aya*, qui ira voter blanc.

On a vécu cinq années d’autoritarisme et de brutalité. Les années qui arrivent s’annoncent sombres.

L’étudiante en science politique, Fatina regrette d’entendre de nouveau les mots « vote utile » ou « faire barrage à l’extrême droite » qu’elle entendait déjà en 2017, et se demande « à quoi bon ? » Alors qu’elle attendait avec impatience de pouvoir voter, cette élection ne l’enchante pas : « Là je n’ai pas hâte d’y aller. On est dans un contexte de montée de l’extrême droite donc c’est nécessaire de voter, mais je ne sais pas encore si je vais voter pour un candidat ou voter blanc », se questionne-t-elle.

« J’ai vraiment le sentiment que cette élection ne sent pas bon. On a vécu cinq années d’autoritarisme et de brutalité, avec la loi séparatisme et la loi sécurité globale entre autre. Les années qui arrivent s’annoncent sombres. On est à un tournant historique », affirme Manel qui vote à chaque élection, qu’elle soit présidentielle, municipale, législative ou européenne.

Dans ce contexte, Manel et le collectif RED-Jeunes continuent de débattre avec lycéens, étudiants et jeunes travailleurs pour les convaincre à voter et à se mobiliser. Elle garde espoir dans la jeunesse qui porte des revendications pour l’avenir : « Les manifestations les plus massives ces dernières années ont été les manifestations pour Adama, Nous Toutes et pour le climat. L’engagement politique de la jeunesse ne se traduit pas forcément dans les urnes, mais dans leur présence dans les manifestations, les pétitions, le contenu en ligne, et dans un engagement associatif. »

Anissa Rami

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