La menace Le Pen est là, plus que jamais. Au second tour, comme dans les têtes. « C’est un risque pour nous et pour nos enfants, surtout pour eux », s’inquiète Meriem. Elle a quitté son Algérie natale il y a quatre ans avec son mari et son fils qui devrait entrer au CP l’année prochaine.

« Aujourd’hui, tous les enfants sont traités de la même manière à l’école, si elle passe qu’est-ce qu’il va se passer ? » Cela fait maintenant trois ans que son enfant est scolarisé en France, « on commence enfin à avoir un vie familiale ici ».

La période est source d’angoisse pour cette mère de famille francilienne. Les scénarios s’échafaudent dans sa tête et les questions pèsent : « Comment elle va faire pour expulser les gens du jour au lendemain ? Il y a des gens qui n’ont même pas d’endroit où retourner ».

Si elle passe, je sais déjà que c’est dans l’avion direct.

Sofiane à 18 ans. Originaire de Guinée-Conakry où il a étudié la sociologie, il souhaite aujourd’hui « avoir une situation stable ». « Les études, j’y ai renoncé. Aujourd’hui je cherche à faire une formation d’électricien », explique-t-il.

Malgré un sourire franc, il dit son inquiétude face à la possible élection de la candidate d’extrême-droite : « C’est une discussion que j’ai beaucoup avec mes amis, si elle passe je sais déjà que c’est dans l’avion direct ».

Ola est originaire du Soudan. Malgré son statut de réfugiée, cette élection constitue une véritable angoisse : « J’ai peur, bien sûr que j’ai peur. Elle est contre les étrangers, contre les musulmans. Si elle est élue, si les gens sont d’accord avec elle, tout le monde va retourner au bled ». Pour le moment, Ola prend son mal en patience, « que l’on soit d’accord ou non, ça ne change rien puisqu’on n’a pas le droit de vote ».

Lire aussi : Alter-votants : remettre le droit de vote des étrangers au cœur du débat public

Karim est beaucoup plus serein. Lui, ne croit pas à une possible élection de la candidate du Rassemblement national : « Si elle passe, il y aura une guerre civile le lendemain ». Employé dans la restauration, cela fait maintenant 5 ans qu’il travaille en France et que ses deux garçons y sont scolarisés. Il commence tout juste à voir le bout du tunnel et à entamer les démarches pour une régularisation.

Une situation déjà difficile pour les sans papiers

Stefan Le Courant est docteur en anthropologie, il a fait une thèse au titre explicite « Vivre sous la menace ». Une thèse désormais publiée aux éditions du Seuil sous le même titre. Cette enquête de quatre ans menée auprès de personnes sans papiers documente une frontière implacable. Celle qui sépare ceux qui ont des papiers de ceux qui n’en n’ont pas et qui vivent sous la menace d’une expulsion.

Stefan Le Courant le rappelle : « Le gouvernement sortant a rendu la vie des sans papiers très difficile, notamment avec la loi “asile et immigration” ». Cette loi allonge le délai de rétention administrative de 45 à 90 jours et maintient la possibilité d’enfermement des enfants en rétention.

« Dans les années 1980, l’enfermement des résidents étrangers ne pouvait dépasser 7 jours. En 40 ans, on est passé de l’exceptionnel à la norme », constate-t-il. En 2021, plus de 40 000 personnes ont été placées en centre de rétention administrative. « L’idée d’un laxisme général est complètement fausse. Depuis les années 2000, il y a une multiplication de mesures répressives qui fragilisent les personnes en situation irrégulière », souligne Stefan Le Courant.

Le simple fait d’être sans papier serait un délit, on ferait des sans-papiers des délinquants.

Pour le Bondy Blog, il a ouvert le programme du Rassemblement national. Certains points retiennent son attention. Le rétablissement du délit d’entrée sur le territoire : « Aujourd’hui, le fait de s’opposer à une mesure d’éloignement est déjà un délit passible de trois ans de prison. Mais là, le simple fait d’être sans papier serait un délit, on ferait des sans-papiers des délinquants  ».

Cette mesure comporte aussi « une dimension symbolique renforçant la criminalisation de ces personnes avec tous les effets que l’on peut imaginer sur la santé, la possibilité d’avoir une vie normale, tranquille ».

Élue, la candidate d’extrême-droite rétablira le délit de solidarité. Un délit qui a peu ou prou été abrogé en 2018. Une mesure qui « aboutira à l’isolement des sans-papiers en menaçant toutes les personnes qui pourraient les aider ».

Un programme fasciste mais difficilement applicable

Marine Le Pen promet également de réduire drastiquement les régularisations, seules certaines pourraient être décidées en Conseil des ministres. « Aujourd’hui, il n’y a pas de vague de régularisation comme elle le prétend. Il est extrêmement difficile d’accéder à une régularisation. Son programme insiste sur les mesures de rétorsion contre les pays d’origine, présentées comme des nouveautés alors qu’elles existent déjà. Il n’y a pas de raison qu’elle arrive à contraindre les pays d’origine et c’est là toute la difficulté de son programme », soulève Stefan Le Courant.

Certaines de ses propositions paraissent, en effet, difficilement réalisables. Les propositions de la candidate d’extrême droite sur l’immigration reposent sur la tenue d’un référendum jugé inconstitutionnel pour la majorité des spécialistes. Marine Le Pen entend enjamber le Parlement pour demander aux Français de voter pour la « priorité nationale ». Autrement dit : une discrimination nette entre Français et étrangers.

Reste que l’élection de la candidate d’extrême-droite serait « un tournant » avec des « effets plus difficilement quantifiables ». Stefan Le Courant souligne le fait que « les agents d’Etat sont très sensibles aux lois, aux directives ou circulaires qui peuvent être prises ». Les forces de l’ordre ou les agents de l’administration pourraient donc avoir une interprétation lâche des mesures gouvernementales.

On n’a pas tous la liberté de mettre les deux candidats dos à dos.

Sans passer en revue toutes les dispositions de ce programme, il est certain que les conditions des vies des sans-papiers s’en trouveraient considérablement dégradées. L’aide médicale d’État serait supprimée tout comme les allocations auxquelles les résidents étrangers peuvent prétendre. Des aides qui répondent souvent à des besoins de première nécessité. Les conséquences humaines, médicales et sociales seraient désastreuses.

Face à cette menace, beaucoup de gens songent à s’abstenir, parfois pour de bonnes raisons, le « ni Macron – ni Le Pen » l’emporte chez une partie de la gauche. Stefan Le Courant le rappelle : « on n’a pas tous la liberté de mettre les deux candidats dos à dos ».

Héléna Berkaoui

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