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Nous entrons dans une petite salle de travail de la bibliothèque universitaire du campus de Grenoble. Les vitres de la salle laissent à voir des étudiants attablés, le nez sur leurs ordinateurs. C’est dans cette ambiance studieuse qu’Ulrich s’installe pour me raconter son parcours. Un parcours d’étudiant étranger face aux entraves de l’État français.

Ulrich est parti du Bénin pour faire ses études en France il y a neuf ans. Il commence ses études à l’université de Bretagne Occidentale, à Brest, où il vit pendant cinq ans, grâce à un visa long séjour. À la fin de sa Licence en langues étrangères appliquées en 2021, il ambitionne une carrière dans le commerce. Il candidate à Grenoble, une ville encore inconnue pour lui et où il ne connaît personne. « C’est la première université à avoir accepté ma candidature, je n’ai pas hésité », retrace l’étudiant.

En cours d’instruction depuis 3 ans

Mais partout où il va, Ulrich doit constamment renouveler son visa pour ses études. Alors qu’il en est à sa première année de Master, sa deuxième demande de renouvellement à la préfecture iséroise devient un calvaire encore plus grand.

Il se souvient parfaitement : « En septembre 2023, j’ai déposé ma demande de renouvellement. Et aujourd’hui, en 2025, elle est toujours en cours d’instruction. Depuis, j’ai dû faire appel à une avocate trois fois pour avoir ne serait-ce qu’une attestation de prolongation d’instruction, censée être automatique. » 

La dématérialisation encourage le trafic

Le calvaire administratif dans lequel est englué Ulrich n’est pas un cas isolé. Steve Fluxman, représentant de la CGT des travailleurs sans papiers en Isère, en témoigne. « La Préfecture est fermée, tout se fait par Internet. Pour justifier le blocage, ils disent que c’est à cause d’escrocs qui prennent des rendez-vous puis les revendent. Mais c’est à eux d’organiser leur service. La dématérialisation encourage le trafic, ça crée l’occasion idéale pour les trafiquants de profiter de la situation des personnes sans papiers. Pour éviter ça, il faut qu’ils rouvrent les portes de la Préfecture. »

Lire aussi. Le combat des sans-papiers contre la dématérialisation

Même son syndicat n’a plus accès à l’institution, alors qu’il avait l’habitude d’avoir un accord pour y déposer des dossiers. Dès 2023, le service se verrouillait déjà petit à petit en Isère. En cause : une préfecture en sous effectif après un scandale de trafic de rendez-vous par des personnels du Préfet, qui vendaient eux-mêmes des titres de séjour.

Coincé dans la machine qui fabrique des sans-papiers

Face à ce blocage, Ulrich est démuni. Et sans papiers, c’est la réaction en chaîne : impossible de travailler ou de bénéficier d’allocations. Travailler illégalement sans contrat ? Ulrich ne l’envisage pas :  « J’aurais trop peur de me faire contrôler. »

Faute de situation régularisée, il risque, comme toutes les personnes dans sa situation, « d’être arrêté sans raison valable et d’être envoyé en Centre de rétention administrative », rappelle Steve Fluxman. Pour le représentant syndical : « c’est vraiment la fabrique des sans-papiers. » En ne fournissant pas de rendez-vous, la préfecture rend elle-même des personnes illégales sur le territoire. « L’État réalise son rêve de rendre les migrants voyous », s’exaspère-t-il.

Un passage à la rue inévitable

« C’est un cercle vicieux », décrit Ulrich. Sans ressources pour vivre, il n’a pas pu payer son loyer et a été expulsé de son logement. Il a été contraint de vivre dans la rue durant cinq mois. « Je marchais toute la nuit à cause du froid, jusqu’à quatre heures où je prenais le premier tram pour me réchauffer », témoigne l’étudiant.

Soumis à des conditions de vie extrêmes, il devient alors quasi impossible pour Ulrich de rester sur le territoire. L’épuisement rend difficile le suivi des cours en journée, et Ulrich envisage sérieusement de retourner au Bénin.« J’en avais marre, je ne mangeais pas bien, je ne dormais quasiment pas. J’ai eu une fracture de fatigue au pied à force de marcher la nuit. »

Soumis à la violence administrative

Mais c’est la réponse de la préfecture qui a failli convaincre Ulrich de rentrer. Un an après avoir déposé sa demande de renouvellement, restée sans réponse, l’administration lui réclame à nouveau l’intégralité des pièces de son dossier. « Ils ont stipulé que si je ne les envoyais pas d’ici à 30 jours, ils allaient définitivement clore mon dossier », souffle Ulrich.

Une technique bien rodée du chef-lieu de l’État : épuiser les étrangers en leur réclamant des justificatifs qu’ils ne peuvent plus fournir, justement à cause de leur situation administrative. Sans emploi, donc sans attestation de ressources pour compléter leur dossier, ils se retrouvent piégés dans un cercle vicieux.

Ulrich, lui, désespère. Il n’est pas prêt à tout recommencer. Finalement, à quelques jours de la date fatidique, il parvient à décrocher une attestation de prise en charge financière, signée par son père. D’autres, confrontés aux mêmes difficultés, n’ont pas cette chance et se retrouvent bien souvent dans l’illégalité ou contraints de quitter le pays. Le dépôt de son dossier dans les temps redonne espoir à Ulrich, il se dit que peut-être cette fois, la préfecture y répondra.

Obtenir mon diplôme, c’est le plus important

Malgré les incertitudes, Ulrich reste à Grenoble avec un objectif en tête : « Obtenir mon diplôme, c’est le plus important », affirme-t-il. Pour les étudiants étrangers, décrocher leur année à l’université relève aussi d’un véritable combat. Pour Ulrich, l’instabilité de sa situation administrative pèse lourd sur sa santé mentale. Depuis son arrivée en France, il souffre de crises de panique et de troubles de la concentration à la fac, aggravés par la prise d’un traitement ainsi qu’une alimentation insuffisante.

Et puis à force de faire face aux problèmes et aux démarches seuls, Ulrich a fini par se replier sur lui-même. Un véritable « cocktail », comme il le dit, qui l’empêche de suivre correctement ses cours et de s’investir dans les travaux de groupe. Un mal-être face auquel l’université est, jusque-là, restée indifférente.

Dépendant d’aides financières incertaines

Sans titre de séjour, les aides financières aux étudiants sont peu nombreuses et incertaines. Ulrich a recours au Crous, mais doit parfois insister pour percevoir des chèques alimentaires, qui restent insuffisants pour vivre : « Quand il n’y a pas de distribution alimentaire, je n’ai pas de solution », déplore l’étudiant.

Les logements Crous sont aussi difficiles à obtenir et encore plus difficiles à garder. Ulrich bénéficie aujourd’hui d’un logement Crous, mais sans aides régulières pour payer son loyer, il ne sait pas combien de mois il pourra éviter la rue, la fin de la trêve hivernale approchant. Et si la préfecture reste de nouveau muette vis-à-vis de son dossier, Ulrich n’est pas certain que la structure continue à lui proposer un logement.

Dix mille dossiers en attente à la Préfecture

Ce stress et ces démarches, « c’est quasiment toute la journée », témoigne Ulrich, « parce que même quand je ne suis pas en train de rassembler des pièces, je suis en train de penser à ça, et même en cours, je suis en train de penser à ça. » Comme beaucoup d’autres, Ulrich vit en sursis depuis deux ans, tout en devant assurer ses études, chercher des revenus et un toit.

« Dix mille dossiers étaient en attente en septembre, d’après les derniers chiffres de la Préfecture. Donc un nombre assez considérable de personnes qui attendent un rendez-vous pour une demande ou un renouvellement de titre de séjour », détaille Pierre Michaud, co-président de l’Association de parrainage républicain des Demandeurs d’asile et de protection (APARDAP) et membre du collectif Bouge Ta Pref. Pour Ulrich, quoi qu’il fasse, son diplôme et sa survie en France sont entre les mains de la Préfecture.

Je voudrais que les gens sachent ce qu’il se passe

L’étudiant choisit de partager son témoignage dans les médias locaux pour « que les gens sachent ce qu’il se passe ». Car il le dit : « J’ai l’impression de ne pas être compris. » Il aimerait que celles et ceux qui n’ont jamais connu la galère des papiers comprennent ce que signifie vivre sans titre de séjour. Parce qu’avec une prise de conscience, la société civile pourrait soutenir ces luttes administratives et tisser des réseaux de solidarité.

Car pour le moment, la préfecture reste de marbre face à ceux qui tentent de faire pression, comme la coordination d’associations Bouge Ta Pref. L’administration de l’État refuse une rencontre avec les militants, coupe les collectifs de ses anciens interlocuteurs à la préfecture, et ne donne aucune réponse malgré leurs nombreuses interpellations.

Bouge Ta Pref a déposé il y a quelques mois un recours devant le tribunal administratif pour dénoncer le blocage de ce service public. Le collectif espère obtenir une alternative à la prise de rendez-vous en ligne, et un nombre de créneaux disponibles adapté au nombre de demandes. Ulrich, lui, a peu d’espoir « du fait de mon expérience avec la justice quand il s’agit de la préfecture, je n’ai pas l’impression que ça puisse changer quelque chose. »

Juliette Alonzo

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