Expulsés et écœurés. « Je me sens trahi, par le maire, par le préfet, par le syndicat et par la justice française », expose Farah Hanna, propriétaire d’un appartement au 22ème étage de la tour Obélisque, au ton calme mais abattu. Mercredi 8 décembre, à Epinay-sur-Seine, alors que le restant des 500 habitants des 164 logements de la Tour Obélisque devaient se soumettre à la deuxième phase d’évacuation, un délai de quelques jours pour faire leurs affaires leur a finalement été accordé. Une décision qui ne fait que retarder l’échéance.

Photographie de la seule entrée accessible de l’immeuble.

Un arrêté daté du 5 novembre, signé par le préfet de Seine-Saint-Denis, appuyé par une expertise du 23 octobre -controversée pour les habitants – met en lumière l’état corrodé des fileurs qui engendrerait un “danger imminent” d’effondrement des balcons du bâtiment classé TGI (très grand immeuble) placé sous administration judiciaire. Les habitants doivent quitter les lieux, en quelques jours. « L’experte est venue 20 minutes grand maximum, elle a fait ça à vue d’oeil. On a retrouvé des archives qui montrent que les fileurs ont été ajoutés après les balcons, qu’ils ne tiennent rien. C’est ce que dit la contre-expertise du maire », dénonce Farah.

« Dans certains médias on nous a fait passer pour des personnes inconscientes du danger et qui cherchaient cette situation, alors qu’il faut venir ici pour voir que pas du tout », regrette la locataire Sofia*, 27 ans, venue récupérer quelques affaires. Les habitants se sont cotisés pour tenter un recours par une procédure de carence. Mais le juge a maintenu sa décision.

Farah chez lui au 22ème étage de la tour Obélisque.

« Le maire répond souvent ‘On verra’ ou ‘Plus tard’, mais c’est là l’urgence, après on nous oubliera. Des personnes ont acheté il y a un mois. Elles se retrouvent endettées sur 25 ans pour un logement auquel elles n’ont plus le droit. C’est grave quand même ! » affirme Jamil, 34 ans, propriétaire. Aujourd’hui le relogement, la scolarité des enfants, le remboursement des dettes de copropriété, les squatteurs, mais aussi les relations avec les institutions de l’Etat laissent les habitants des 32 étages dans l’amertume.

Des gens ont voulu se défenestrer. 

Dans le hall d’entrée, une femme âgée de la cinquantaine ne peut plus retenir ses larmes. « Ça va aller madame? », s’inquiète une voisine, alors que les allers-retours s’enchaînent à l’intérieur de la tour. Tandis que les résidents et les déménageurs vont et viennent, elle s’adosse au mur face aux ascenseurs en appuyant sa main contre sa poitrine crispée, et confie son désespoir aux voisins.

La façade Sud de l’immeuble en cours d’évacuation. 

Si la détresse est toujours là, Angélique, propriétaire au 22ème, ne pleure plus. A l’intérieur du colosse de pierre de près de 100 mètres de haut, ils sont sept avec un rottweiler à vivre dans son 85m2. « J’ai pleuré pendant trois, quatre semaines. Je n’arrive plus à me nourrir ni à dormir. On n’a pas eu le droit au minimum de respect ou de dignité », confie la mère de famille de 31 ans, enceinte.

Un déménagement forcé et un état de stress partagé par tous les habitants interrogés. « J’ai arrêté de travailler à cause de cette situation. On souffre, on n’en peut plus. Nous sommes entourés, mais vous imaginez les gens seuls ? », tonne sa sœur, Olivia, 25 ans, qui vit avec elle. « Des gens ont voulu se suicider en se jetant par la fenêtre, mais la hauteur les a effrayés », explique l’ancienne adjointe administrative.

Chez Angélique, les cartons et valises s’entassent. Le désespoir et l’amertume aussi.

Le désespoir, mais aussi la colère contre le maire de la commune Hervé Chevreau, le préfet du département Jacques Witkowski, le syndicat des copropriétaires et la justice. « En plus on est en hiver, on arrive en période de fêtes, des gens sont des situations compliquées, il n’y a ni trêve hivernale ni rien », se désole Sofia. « J’ai le cœur lourd, je n’ai pas envie de partir. Je me réveille à quatre heures tous les matins pour aller travailler, ce n’est pas pour vivre ça », lâche monsieur Cissé, père de famille, agent d’entretien et propriétaire d’un appartement dans la tour.

Expulsion et relogement problématiques

« Au début, j’ai fait interdire aux habitants d’aller sur le balcon. Puis le préfet a interdit aux habitants de s’approcher du balcon à moins d’un 1m50, avant de faire fermer les pièces donnant sur le balcon », rapporte le maire Hervé Chevreau interrogé par le BB. « Après ça, une après-midi, des policiers frappent à ma porte en me tendant une lettre qui explique qu’on va devoir partir. J’étais surprise car je n’avais pas été informée avant ça », raconte Sofia.

« Les policiers n’étaient pas très empathiques. On nous disait de nous dépêcher parce que certains étaient là depuis six heures du matin »,  relate Angélique. Avant ce nouvel arrêté prévoyant quelques jours pour l’évacuation totale, le préfet prévoyait de vider l’immeuble en deux temps : le 15 novembre et le 8 décembre.

La porte de l’appartement des parents de Jamil condamné par les services de la préfecture.

Contrairement aux premières expulsions du mois de novembre, le 8 décembre dernier, la police n’était pas présente. La première fois, était digne d’une scène de film. « J’ai habité le quartier quand c’était chaud mais jamais je n’avais vu un dispositif policier aussi important ici. Comme si on était des terroristes. Ils étaient armés et plutôt agressifs. La presse ne pouvait pas passer jusqu’à ce que Coquerel (député LFI de Seine-Saint-Denis) et un avocat arrivent », raconte Jamil qui vit avec sa mère au 2ème, face Sud.

Et où passer la nuit? Il n’y avait pas de solution, j’ai dû appeler le 115.

À la violence du déménagement forcé, s’ajoutent les solutions de relogement inadéquates, voire inexistantes pour les habitants. « C’est pas normal, on nous fait partir comme des chiens. Il n’y a pas de droit ? On dirait la France de 1600 », soupire monsieur Cissé. « J’ai eu trois jours pour préparer le déménagement. Et où passer la nuit ? Il n’y avait pas de solution, j’ai dû appeler le 115. Vous vous rendez compte ? », questionne avec colère Jamil.

Les fileurs corrodés des balcons mis en cause par les expertises.

« C’est le préfet qui est chargé du logement. Pour le moment les personnes sont dans des hôtels. Le bailleur CDC habitat est dans l’obligation de proposer à ses locataires une solution de relogement. » Le bailleur CDC habitat est le bailleur mandaté par la préfecture de Seine-Saint-Denis pour s’occuper des rachats d’appartement et relogement des habitants.

« Le souci c’est que des fois ils proposent des logements loin de l’école ou du travail à Noisy-le-Sec par exemple. Au bout de trois propositions ils disent qu’ils ont fait leur part. Aujourd’hui encore des résidents ne savent pas encore où ils vont être logés. »

Et la moindre des choses c’est de nous mettre dans des logements au moins de la même taille.

Dans le salon d’Angélique, le monde commence à rentrer, sa mère, ses sœurs, son conjoint, une cousine mais aussi Christine Tchamé. sa tantine, qui loue au 11ème auprès d’un particulier. « Moi j’aime beaucoup mon 85m2. Je n’ai bougé aucun meuble. S’ils veulent me sortir, je ferai de la résistance. Tant qu’ils ne me donnent pas ce que je veux, je ne partirai pas », enrage Christine à qui l’on a attribué un appart’hôtel temporaire à Courbevoie.

Les parents de Ahesan ont la soixantaine, et sont propriétaires d’un logement au neuvième étage. En attendant, la préfecture les reloge dans un hôtel. « On les a envoyés dans un premier hôtel. C’était sale. Il a fait les lits devant nous. Mais le pire c’est qu’on a donné une chambre déjà occupée à mes parents. Je m’en suis plaint et ça n’a pas plu au responsable qui a sorti les valises de la chambre, ce que j’ai découvert à mon retour. » Désormais les parents d’Ahesan sont dans une chambre plus propre. « On a déjà vécu ça par le passé. Pour leur faire penser à autre chose, la journée ils sont chez moi et le soir ils dorment à l’hôtel. » Il faut bricoler, car tout le monde n’a pas la possibilité d’accueillir sa famille chez soi.

Namisse 17 ans, l’aîné de sa fraterie, habite ici depuis toujours. Sa famille a été logée provisoirement à Courbevoie.

Et si la situation des adultes est difficile, les enfants doivent eux aussi faire face à cette épreuve. Devant l’entrée de l’immeuble, plusieurs camions de déménagement sont garés. Namisse, 17 ans, attend ses amis venus lui donner un coup de main. « Moi j’ai toujours vécu ici.” se confie l’aîné de sa fratrie. Son père est routier et sa mère est à la maison. Diabétique, elle subit l’amputation de ses deux jambes. “Elle fait sa dialyse à l’hôpital tous les jours et a besoin de son lit médicalisé à la maison. On nous a dit que tout était prêt à l’hôtel pour elle, mais ce n’était pas adapté. On a dû se débrouiller pour ramener le lit médicalisé », explique le jeune homme dont la famille est logée provisoirement dans un deux pièces à Courbevoie.  

Pas facile pour le jeune homme de suivre les cours, participer au déménagement et veiller sur ses frères et sœurs. « Je gère avec mon père. Mais j’avoue que le matin je vais en cours et l’après-midi je sèche. Il faut accompagner les petits à l’école et ils ne sont pas au même endroit. Alors eux aussi ils n’y vont plus depuis quelque temps. La situation n’est pas simple. C’est du gâchis, ils nous ont laissé comme des animaux. »

Des habitants lésés jusque dans le rachat de leurs appartements

Pour les résidents propriétaires, CDC Habitat propose de racheter des logements. Mais tous s’accordent devant le caractère dérisoire du prix annoncé. « On nous parle de 1.200 euros le mètre carré, alors qu’à Epinay ça oscille entre 2 500 et 4 000 euros. Nous avions acheté ici pour 125 000 hors frais de notaire, avec 570 euros de charges par mois, sans compter tous les travaux. 1 200 euros ça ne couvre même pas le crédit », expose Farah, habitant de la tour. « Le juge va décider prochainement si la copropriété est en état de carence. Le rachat par CDC est au prix que le logement vaut aujourd’hui », affirme le maire Hervé Chevreau.

Afin de soulager les résidents propriétaires, Hervé Chevreau explique que « la préfecture a annoncé mardi avoir travaillé avec l’Etat pour mettre en place un gel des crédits, par contre l’objectif est le rachat du bien par CDC Habitat ou autre ».

Il y a trop de choses qui clochent dans le dossier.

En bas de la tour, les discussions s’enchainent sur le pourquoi du comment de cette évacuation aussi rapide.

Pour les résidents, de nombreuses incohérences résident dans le déroulé de cette expulsion. « Au début on nous dit que seule une partie du bâtiment est concernée par des balcons dangereux, alors en quoi faut-il évacuer ceux qui n’en ont pas ? » questionne Sofia.

Les habitants ont voulu saisir la justice pour faire valoir leurs droits et enfin se sentir écoutés. « On a fait un pot de 100 euros par personne pour payer les 4 000 euros de frais d’avocat du maire. On a voulu faire un recours avec toutes les preuves mais le juge est resté sur sa position. » Pour les résidents de la tour, la réaction du préfet a été jugée disproportionnée, de même que les différents rapports d’expertise. Le maire avait également déposé un recours, avec une contre-expertise début novembre.

Les affaires qui n’ont pas pu être déplacées ont fini ici dans la benne à ordures.

« La contre-expertise du maire était solide. Je ne comprends pas pourquoi le juge n’en a pas tenu compte.  Et puis, c’est pas normal de devoir sortir aussi vite de chez soi. Il y a trop choses qui clochent dans le dossier. Ils font ce qu’ils veulent j’ai jamais vu ça », constate Jamil.

À l’extérieur de l’immeuble, Lyazid filme et publie des vidéos du déménagement forcé sur les réseaux. Alors déjà préoccupé. Alors qu’il n’habite pas dans la tour, il partage son inquiétude. « Je suis ici avec eux, mais mon bâtiment que vous voyez là, à 30 secondes, j’essaye de prévoir parce qu’ici ils parlent d’une démolition en 2028 et l’évacuation se fait maintenant. Pour mon bâtiment c’est censé être en 2025, mais peut-être que demain ça va se passer comme ça chez nous ».

Amina Lahmar

*Les prénoms ont été modifiés.

*Le préfet n’a pas répondu à notre demande d’interview.

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