« Quand on m’a dit qu’on allait venir en EHPAD, j’étais contente », confie Imene, 26 ans, stagiaire en socio-esthétique à l’association Insertia. En formation de trois mois, les stagiaires réalisent leurs premiers jours de pratique auprès des personnes âgées de l’EHPAD public de Saint-Ouen Lumières d’Automne.

Cette première « rencontre intergénérationnelle », Lynda Mokrani, présidente de l’association et centre de formation Insertia, en est fière. Pour elle, « l’objectif est d’accompagner ces jeunes vers l’emploi, de les former, et d’un autre côté de lutter contre l’isolement des personnes âgées, particulièrement dans le contexte sanitaire actuel. » Si cette rencontre a été possible, c’est justement grâce à la campagne de vaccination : « dans cette EHPAD il y a 100% de résidents vaccinés », confirme Lynda Mokrani.

J’ai eu une bonne nouvelle quand on m’a dit qu’il y avait des esthéticiennes. D’habitude je m’ennuie. 

Rassuré·e·s, les résident·e·s de l’EHPAD se sont donc rendu·e·s sans masque et avec un grand sourire à cette séance : « Je n’ai jamais eu ça, je ne m’occupe pas de moi, et aujourd’hui j’ai eu une bonne nouvelle quand on m’a dit qu’il y avait des esthéticiennes. D’habitude je m’ennuie, ça m’a fait une expérience, et j’ai appris pleins de choses », glisse Nicole, en pleine manucure avec Chaïma.

Nicole pendant la manucure avec Chaïma. Un moment qu’elle n’attendait pas, mais dont elle profite à fond.

Sous le regard de leur formatrice, Mélanie, les trois stagiaires présentes ce matin-là sont concentrées pour réaliser avec précision le savoir-faire qu’elles ont appris. Elles ont aussi en tête les conseils d’un kinésithérapeute qui les a formées spécifiquement aux soins des personnes âgées.

Des conseils et des techniques mémorisées dans le cadre de leur formation en socio-esthétique qui se veut être un accompagnement à visée thérapeutique par le soin esthétique et le toucher « aux personnes souffrantes et fragilisées par une atteinte à leur intégrité physique, psychique ou sociale. »

Dans cette formation, avec la rencontre avec les personnes âgées, il y a tout : le côté social et le côté beauté.

Imene et ses camarades de stage n’ont pas eu d’appréhension particulière à travailler avec des personnes âgées. La jeune femme, qui habite à Villetaneuse, est tombée sur cette opportunité de formation après avoir quitté son travail dans le tourisme et l’hôtellerie en raison de la crise du covid. Avec des sœurs qui travaillent dans le milieu de l’esthétique et ayant l’habitude de s’occuper de ses grands-parents, c’est avec beaucoup de motivation qu’elle a commencé cette formation. « Si des personnes âgées tremblent, il faut leur tenir la main et ça s’arrête après quelques minutes », se rappelle Imene.

Avec l’aide de sa formatrice, Sandy réalise un soin du visage avec modelage et gommage.

Pour Chaïma, 23 ans, qui sortait de deux ans de formation de maquilleuse et qui s’est toujours intéressée au domaine de la santé, c’était tout aussi naturel. « J’aime beaucoup le social, la psychologie, j’aime parler avec les gens. Donc dans cette formation, avec la rencontre avec les personnes âgées, il y a tout : le côté social et le côté beauté. »

Pourtant, pour Sandy qui a aussi l’habitude de s’occuper de sa grand-mère, l’exercice n’a pas été si facile : « J’étais un peu stressée. Il ouvrait la bouche pendant que je faisais le gommage et je ne comprenais pas trop ce qu’il me disait, du coup ça me stressait un peu, mais j’ai vu qu’il était content alors ça va. »

 Je me suis dit ça va être chère, je ne vais pas pouvoir.

Pour désamorcer ces moments un peu plus difficiles, la formatrice Mélanie est rassurante et répond aux doutes des stagiaires. Après ce soin du visage, modelage et gommage d’environ une heure, toute l’équipe féminine s’exclame : « Ah vous êtes rajeunis monsieur ! » auquel il répond poliment par une salutation d’un geste de la main.

Des soins gratuits pour des résident·e·s en manque d’interaction sociale

Cette activité est offerte aux résident·e·s qui y participent, un point primordial pour la présidente d’Insertia : « Toutes nos prestations sont gratuites, alors que ce sont des prestations qui ne sont pas forcément abordables. Nous voulons valoriser les personnes âgées, et rappeler qu’elles ont toujours le droit de prendre soin d’elles, les sortir de l’isolement, et échanger. » C’est justement l’une des difficultés dont a fait part Nicole quand elle en a entendu parler : « Je me suis dit ça va être chère, je ne vais pas pouvoir. »

Ces soins durent entre 45min et 1h30 et ont lieu sur plusieurs séances durant deux jours à l’EHPAD Lumières d’Automne de Saint-Ouen. Cette action d’Insertia continuera sur plusieurs EHPAD de Seine Saint Denis, la prochaine aura lieu à Sarcelles. Pour Lynda Mokrani, « Avec Insertia nous sommes précurseurs, c’est une expérimentation, mais nous aimerions nous développer sur d’autres communes. »

Précision et attention sur la table de manucure installée pour l’occasion.

Bien que cette action soit temporaire, les résident·e·s en garde une expérience très positive et durable. À la dernière séance, une résidente a dit à Imene : « Je vais demander à ma petite fille d’apprendre comme ça elle pourra me faire des soins aussi ! »

Pour les résident·e·s de l’EHPAD, ce sont des moments privilégiés, auxquels il est difficile d’avoir accès dans ces structures médicales où les soignant·e·s sont souvent en sous-effectif et ont peu de temps à accorder individuellement aux patient·e·s. Entre les mains de ces apprentis esthéticiennes, il et elles se confient souvent sur leur histoire personnelle, comme le raconte Chaïma : « Les personnes que l’on rencontre sont quand même assez autonomes, elles nous posent beaucoup de questions et s’intéressent à nous. Elles ont du vécu, elles nous racontent leur vie, et j’ai appris en parlant avec elles que ce n’est pas forcément de leur volonté qu’elles sont ici pour certaines résidentes. »

Les mots et les gestes affectueux des résident·e·s après les soins disent beaucoup de la réussite de l’opération. Imene se remémorera d’ailleurs avec plaisir les mots de l’une d’elles pendant un soin du visage : « Ça vaut 1000 médecins ! ».

Anissa Rami

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