La guerre des sexes est le sujet de l’essai d’Olivia Gazalé. Pour imposer sa domination sur la femme, l’homme aurait construit “le mythe de la virilité”. Depuis la préhistoire, il est difficile d’être une femme mais aussi un homme. Les unes comme les uns sont asservis et soumis à des pressions sociales et culturelles. Les premières vivent toujours sous la domination masculine. Comment en est-on arrivé là ?

Épisode 3 : La déification de la nature

Comme nous l’avons vu dans l’épisode 1 et l’épisode 2, la rhétorique de la nature a servi et sert encore aujourd’hui à justifier la domination masculine. Mais certains utilisent cette même rhétorique pour légitimer d’autres oppressions, d’autres dominations. La « complémentarité hommes-femmes ». Voici l’un des éléments de langage souvent avancé par La Manif Pour tous (LMPT), notamment lors du débat autour du mariage et de l’adoption pour les personnes de même sexe. Dans ce simple élément de langage réside toute la rhétorique de la nature. Souvenez-vous de la phrase évoquée dans l’épisode 2 : “L’idée fondatrice commune est que la nature a créé deux pôles dialectiquement opposés, l’un étant fait pour se soumettre inconditionnellement à l’autre« .

Une complémentarité entre les sexes qui induit la notion que les hommes et les femmes sont des êtres avec des caractères totalement opposés mais leur alliance forme un tout, un tout prétendument indispensable pour l’enfant. Olivia Gazalé, dans son ouvrage Le mythe de la virilité, l’explique très bien: “Cette essentialisation de la femme-mère a en effet accrédité l’idée d’une complémentarité entre les sexes : tout ce qui a trait au sale -les excréments des enfants, le ménage, la vaisselle, la lessive, les ordures…- est le royaume du ‘naturel’ de la femme. En théorie, l’idée est séduisante, sauf qu’en pratique, la complémentarité n’est enrichissante pour les deux que si et seulement si les rôles et attribution sont, primo, librement consentis par chacune des deux parties et secundo, virtuellement interchangeables. Or dans les faits, la complémentarité se traduisit presque invariablement dans le sens d’une subordination de la femme« .

Invisibilisation des couples et personnes LGBTQ+

Parler de complémentarité entre les sexes revient à dire implicitement qu’un couple n’a de sens que s’il est hétérosexuel. Un mode de pensée qui perpétue l’invisibilisation des couples et personnes LGBTQ+ et la propagation de l’hétéro-normativité. Cette dernière est une idéologie considérant l’hétérosexualité comme la norme, comme « l’ordre naturel des choses ». 

Les hommes et les femmes seraient complémentaires à cause ou grâce à des comportements endogènes qui leur seraient propres, des comportements pourtant fantasmés. Un couple est fait de deux êtres qui ne se ressemblent en rien mais dont les talents divergents s’assortissent et s’équilibrent. Le père a en charge le « symbolique », la mère le « naturel » comme le sous-entend cette femme interrogée par les journalistes du Petit Journal (Canal+), en 2012, et qui qualifiait l’homosexualité de « contre-nature » :

La dame ne dit pas explicitement “complémentarité des sexes« , mais elle ne cesse de dire “c’est contre-nature hum. Je n’ai rien contre mais c’est contre-nature hum ». Et si l’homosexualité était contre-nature alors la nature résiderait dans l’hétérosexualité et bien sûr, selon eux, la nature a toujours raison.

Dans ce prisme de la rhétorique de la nature, l’idée d’une homosexualité qui serait contre-nature vient aussi de l’impossibilité pour les personnes et couples LGBTQ+ à procréer de manière naturelle, ou plutôt de manière physiologique. Parce que la nature a fait que la procréation se fasse entre un homme et une femme, les couples qui ne respectent pas le schéma type homme-femme sont contre-nature car celle-ci ne les a pas permis de procréer. On est donc ici dans une vision archaïque et conservatrice du couple dont l’unique aspiration est de procréer.

La question des enfants

Dans la continuité de cette rhétorique de la nature, il y a la question des enfants et de ce dont ils ont besoin. C’est l’objet du discours de Ludovine de La Rochère. Dans la séquence suivante, l’actuelle présidente de La Manif Pour Tous part du principe que les comportements qu’elle assimile à un sexe trouve son origine dans la nature. Face à son enfant, le père « veut d’abord gagner », « lui, il joue vraiment, plus qu’une femme. Il va changer les règles […] il va faire semblant de tricher« , explique très sérieusement Ludovine de La Rochère. Alors que la mère « va le laisser gagner ». Conclusion : « l’enfant a besoin de ces deux manières de jouer avec lui« .

Pendant les manifestations contre le mariage et l’adoption des couples de même sexe, LMPT se targuait d’être du côté des enfants, de défendre les droits des enfants. Des enfants qu’il fallait selon les militants protéger de ces espaces de non-complémentarité. Et dans cette dialectique, il réside une dichotomie homme/femme très ancrée et qu’il va falloir déconstruire, parce qu’elle sous-entend aussi l’opposition force/douceur, désintérêt/attention, absence/présence, intelligence/sentiment, cerveau/cœur… Des oppositions très puissantes, qui en plus d’être imputées aux deux sexes, seraient ce qu’il y a de mieux pour l’enfant.

Une domination masculine immuable et éternelle ?

Un dénominateur commun permet à cette rhétorique de la nature de tenir debout : une déification de la nature. Chez chacune de ses personnes, de Tugdual Derville (épisode 2) à Ludovine de La Rochère en passant par Madame « C’est contre-nature hum », il y a un rapport à la nature comme divinité, ou plutôt comme œuvre d’une divinité. La rhétorique consiste à penser consciemment ou pas que la nature étant l’œuvre de Dieu, et Dieu étant un être moral absolu, celui qui détient la vérité morale, l’on doit s’appliquer à nous-mêmes les règles morales de la nature. Et c’est là que réside l’erreur fondamentale de la rhétorique de la nature : la nature n’est pas un cosmos où l’on peut déchiffrer les règles morales car la règle qui régit la nature est la loi du plus fort !

Cette dernière rhétorique de la nature est différente des autres. Ici la nature n’a rien de divin, elle pourrait se définir comme les différents phénomènes naturelles, chimiques, physiques, biologiques et physiologiques qui régissent le monde du vivant. Cette rhétorique de la nature pourrait se résumer en un simple calcul : l’Homme faisant partie du vivant et la domination masculine ayant toujours exister au cours de l’Histoire, il y aurait quelque part une raison naturelle à son existence. Or Olivia Gazalé, en se basant sur des travaux archéologiques et anthropologiques, démontre dans les chapitres « Notre Mère qui êtes la Terre » et « Un matriarcat primitif ? » que cette domination masculine n’a pas toujours existé et que donc son existence n’a rien de naturel. La philosophe s’appuie notamment sur le travail de Marija Gimbutas, archéologue et préhistorienne américaine, qui a analysé les « Vénus » de la préhistoire, les figures féminines peintes sur les céramiques, les signes abstraits gravés sur des vases…, tous ces vestiges représentaient une grande déesse dont le culte fut constant au cours de la préhistoire et du néolithique européens.

Toutefois, faire le postulat d’un matriarcat primitif serait assez présomptueux et risqué. Il y avait à l’époque une fascination-répulsion pour la capacité des femmes à accoucher, à la fois elles étaient déifiées pour cette capacité et à la fois comme l’explique Olivia Gazalé : « Il est probable que cette faculté surnaturelle des femmes de fabriquer du même (des filles) et du différent (des garçons), ait été perçue comme une étrangeté dangereuse, comme le pense l’anthropologue Françoise Héritier ». Elle poursuit : « Cette hypothèse d’une fascination-répulsion pour le ventre-maternel se précise si l’on ajoute que les hommes primitifs n’avaient pas conscience du pouvoir fécondant du sperme autrement dit de leur propre rôle dans la reproduction de l’espèce« .

Miguel SHEMA

(Re)Lire l’épisode 1 et l’épisode 2

À suivre « Épisode 4 : La diabolisation du sexe féminin »

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