« On sait très bien qu’ils vont débarquer. Pour nous, c’est important qu’on occupe cet espace avant que les bulldozers arrivent. Parce qu’ évidemment, si on appelle les gens à venir après, ce sera déjà trop tard. » A l’entrée des jardins d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), sur le chemin de terre qui mène à un petit espace aménagé, Valérie, habitante et membre du collectif de défense des jardins, ne cache pas son inquiétude.

Dans leur quartier général de fortune, entouré par différentes parcelles de potagers, une quarantaine de personnes s’y sont réunies. Certaines sont assises sur des chaises, attablées à des plaques en bois disposées sur des carrés de paille. En cet avant-dernier weekend de mai, après des mois de lutte, le Collectif de Défense des Jardins des Vertus appelle à occuper les jardins ouvriers sous le nom de JAD (Jardin à Défendre, en référence aux ZAD, les zones à défendre, NDLR) afin d’empêcher leur destruction dans la perspective de grands travaux liés aux Jeux Olympiques de Paris en 2024.

Des parcelles partagées où les résidents d’Aubervilliers se retrouvent, et qui pourraient être définitivement rasées.

Les Jardins à défendre : nouvelle étape du combat face aux travaux des Jeux Olympiques

Dans les rangs, des activistes, des résidents, des jardiniers aussi, qui ne cessent de marteler que les jardins ouvriers d’Aubervilliers constituent un patrimoine précieux, une riche biodiversité qui permet de nourrir des familles modestes au niveau local et de tisser des liens. Il s’agit donc d’un espace naturel essentiel pour la population. Aujourd’hui, 10 180 mètres carrés de jardins ouvriers et 37 000m2 de bois risquent de disparaître sous le béton.

Même si le chantier a été retardé, les bulldozers sont au coin de la rue.

Depuis des semaines, le Collectif des Jardins des Vertus se mobilise sans relâche, et dénonce la construction d’un spa et d’un solarium adossés au projet de piscine d’entraînement des Jeux Olympiques. Et tous les moyens sont bons pour alerter : interpellation des médias, pétition sur internet, manifestations, etc. Pour les militants, les jardins d’Aubervilliers peuvent être détruits à tout moment, et exhortent donc tous ceux qui le souhaitent à veiller jour et nuit face à un danger qu’ils jugent imminent.

« Tout ce qui n’aura pas été défendu sera détruit » peut-on lire sur cette pancarte à proximité des jardins.

Les jardiniers et résidents ont ainsi instauré un système qui leur permet de gérer les jardins au quotidien. « C’est-à-dire qu’on va avoir des réunions, des assemblées, on discute ensemble sur la manière d’organiser les espaces. Il y a des lieux de vie à construire, des échanges vis-à-vis de l’utilisation de ces parcelles : on va planter quoi ? Où les gens vont-ils dormir ? Comment s’occuper des déchets, de la vaisselle, etc », décrit Valérie, 45 ans, membre du collectif depuis septembre 2020.

On part dans la perspective que ce solarium ne soit pas construit. On veut développer des imaginaires autour de cet espace.

Elle tient à alerter sur l’urgence des échéance qui se profilent: « C’est-à-dire que même si le chantier a été retardé à cause de la découverte de l’amiante qui fait que tout a été arrêté par l’inspection du travail, on sait très bien que l’agence du Grand Paris Aménagement veut reprendre les travaux au plus vite, et les bulldozers sont au coin de la rue. Qu’en plus ils sont soumis à un calendrier vis-à-vis des jeux olympiques, donc il faut qu’ils avancent le plus vite possible, sinon ça va être très difficile pour eux de respecter les délais. »

Avant de poursuivre: « On sait très bien qu’ils vont débarquer. Pour nous, c’était important qu’on occupe cet espace avant que les bulldozers arrivent. Parce qu’ évidemment, si on appelle les gens à venir après, ce sera déjà trop tard. »

La conscience du risque face aux forces de l’ordre

Dans l’assistance, beaucoup se sont rendus sur le site pour la première fois, et ont tenu à apporter leur soutien pour une cause qu’ils considèrent juste. Gaspard, 32 ans, père de famille, habite au centre ville d’Aubervilliers depuis 10 ans. Quelques-uns de ses amis possèdent des parcelles dans l’endroit. « Ils sont mobilisés pour la défense des jardins depuis le début, du coup je viens apporter de la force. Ça me concerne qu’on urbanise à l’excès alors que Aubervilliers est une des villes les plus bétonnées de France », note-t-il.

À bout d’arguments juridiques et d’interpellations de l’Etat, les gens se résignent à la désobéissance civile.

Aline Pires, 50 ans, est une habituée des mobilisations. Depuis deux ans, elle fait partie du collectif du Triangle de Gonesse. « C’est affolant et très inquiétant. Non seulement, les pouvoirs publics font la sourde oreille, mais c’est le rouleau compresseur et le bulldozer. On a l’impression que rien n’est fait. »

Avant de dénoncer l’hypocrisie de l’Etat : « C’est-à-dire que quand on lance des actions juridiques légales par le biais de mouvements citoyens ou d’associations, les autorités ne les prennent pas en compte dans les consultations, ou ils font semblant. Et puis, à bout d’arguments juridiques et d’interpellations de l’Etat, les gens se résignent à la désobéissance civile. » 

Une quarantaine de personnes se sont mobilisées pour préparer ce qui s’annonce comme un nouvel épisode de la lutte pour les jardins d’Aubervilliers.

Au terme de longues discussions et débats, les activistes se disent prêts à braver la répression des forces de l’ordre. « Il y a eu d’autres exemples où la force a été employée. Je pense à la ZAD de Notre Dame Des Landes, à Gonesse ou des tas de CRS sont arrivés tôt le matin, ont pris les gens comme des sacs de pommes de terre et les ont mis en garde à vue ! Nous sommes conscients de ce risque, mais d’un autre côté les enjeux sont trop importants », pointe Valérie. 

Confrontés à l’éventualité que leur démarche n’aboutisse pas, les Jadistes demeurent déterminés, à l’image de Valérie : « On part dans la perspective que ce solarium ne soit pas construit. On veut développer des imaginaires autour de cet espace. Un lieu de liberté, d’autogestion, où on prend soin les uns des autres et de la nature. De toute façon si ça ne fonctionne pas, les graines de la lutte iront ailleurs. Donc, on va continuer le combat »

Hervé Hinopay

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