Lorsqu’elle rentre au Maroc, Zineb Kharroubi ne s’attend pas à être arrêtée dès son arrivée à l’aéroport de Marrakech. Installée en France depuis six ans, la Marocaine de 29 ans est placée en garde à vue, puis présentée au procureur, sans avocat. Poursuivie pour « incitation à commettre des délits par voie électronique », elle est condamnée en juin à six mois de prison avec sursis et 5 000 dirhams d’amende. Le parquet a fait appel.
Quelques mois plus tard, dimanche 27 septembre, c’est devant une trentaine de personnes réunies au DOC, dans le XIXᵉ arrondissement de Paris, qu’elle raconte son arrestation. Zineb Kharroubi en est convaincue : ce sont ses publications sur les réseaux sociaux autour des mobilisations de la GenZ 212 qui lui ont valu ces poursuites. Depuis sa condamnation, elle a cessé ses déplacements au Maroc.
Un mouvement étouffé par les arrestations
La rencontre s’inscrit dans une journée de solidarité avec les mouvements sociaux au Maroc, organisée par plusieurs collectifs et militants. Deux tables rondes sont au programme : l’une consacrée à GenZ 212, un an après le début du mouvement, l’autre à la situation des personnes ayant franchi la frontière vers l’enclave espagnole de Sebta et qui y restent bloquées.
Né sur les réseaux sociaux à la fin du mois de septembre 2025, GenZ 212 avait fait descendre dans les rues de plusieurs villes du Maroc des milliers de jeunes réclamant un meilleur accès à la santé, à l’éducation et à l’emploi, tout en dénonçant les inégalités sociales et la corruption.
Un an plus tard, les grands rassemblements ont quasiment disparu. Selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH), près de 5 700 personnes ont été interpellées pendant et après les manifestations et environ 650 sont toujours détenues. Les militants encore actifs concentrent désormais leurs efforts sur le soutien aux détenus et à leurs familles et réclament leur libération sous le mot d’ordre « Free Koulchi » (« Libérez-les tous »).
À la tribune parisienne, les quatre femmes racontent aussi ce que la répression produit à distance : la peur de rentrer au Maroc ou d’exposer leurs proches, mais aussi une volonté de profiter de la liberté de parole dont elles disposent en France pour continuer à se mobiliser.
La peur du retour
Pour les militantes installées en France, cette liberté de parole s’accompagne d’une autre inquiétude : celle du retour. Yasmine, qui n’a jamais été inquiétée par les autorités, appréhende désormais chaque voyage dans son pays.
Souha continue, elle, de s’y rendre régulièrement, non sans appréhension. Elle redoute que ses activités militantes puissent avoir des conséquences pour ses proches. Une crainte qui pousse certains de ses camarades installés à l’étranger à renoncer à rentrer, raconte-t-elle, y compris pour assister à des funérailles ou retrouver leur famille.
L’éloignement leur permet ainsi de parler plus librement du Maroc, sans faire totalement disparaître la peur des répercussions pour elles-mêmes ou leur entourage.
« Si on ne peut pas parler, on ne peut pas évoluer »
Originaire de Rabat, Yasmine est arrivée il y a six ans pour poursuivre des études de sociologie. D’abord investie sur les questions féministes, la jeune femme de 30 ans s’est progressivement intéressée plus largement aux enjeux sociaux et politiques au Maroc.
« L’étau se resserrait », raconte-t-elle à propos du climat politique au moment de son départ. Elle décrit un pays où, derrière le développement économique, les inégalités persistent et où il devient, selon elle, plus difficile de porter publiquement un discours critique.
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Nidal, elle aussi originaire de Rabat, a commencé à militer après son arrivée en France, à 23 ans. Aujourd’hui attachée territoriale dans la fonction publique, elle porte une critique des inégalités qu’elle relie au capitalisme et au patriarcat. Pour elle, la liberté d’expression est une condition indispensable au changement : « Si on ne peut pas parler, on ne peut pas évoluer. »
Un engagement de génération en génération
Pour Souha, la politisation a commencé bien avant son départ du Maroc. Originaire de Salé, la militante de 32 ans rejoint l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à seulement 14 ans. Quelques années plus tard, elle participe au Mouvement du 20 février, né en 2011 dans le contexte des soulèvements du Printemps arabe pour réclamer davantage de démocratie et de justice sociale au Maroc.
Installée en France depuis ses 22 ans, elle milite aujourd’hui aux côtés de GenZ 212, avec une priorité : la défense des personnes emprisonnées à la suite des mobilisations.
Chez elle, militer est aussi une histoire de transmission. Son père, originaire du Rif, vient d’une famille marquée par la répression. Sa mère, originaire de Casablanca, a quant à elle connu les « années de plomb », période marquée par une forte répression politique sous le règne d’Hassan II. Tous deux restent investis dans différentes causes, dont le soutien à la Palestine.
Un an après les manifestations de GenZ 212, Souha ne se fait pas d’illusion sur l’essoufflement du mouvement au Maroc. Mais pour elle, les arrestations n’en signent pas la fin. Depuis Paris, elle veut continuer à porter ses revendications et, surtout, à réclamer la libération de ceux qui restent emprisonnés. « En poussant suffisamment, je suis sûre qu’on va changer les choses. »
Sofiane Zerouala