Il est 13h30 dans les locaux de La Chorba, une association humanitaire située dans le 12e arrondissement de Paris. Comme chaque dimanche à cette heure, les cuisines sont en ébullition. Mais cette fois, un peu plus que d’ordinaire. Paul Alauzy, chargé de projet pour la veille sanitaire et la permanence psy chez Médecins du monde, est venu récupérer avec un camarade 200 repas supplémentaires pour une « urgence ».

Les deux structures collaborent régulièrement ensemble dans la capitale, où elles épaulent toutes deux, entre autres, les personnes exilées. Au moment de charger les premiers cartons, la sauce tomate frémit encore dans les marmites. « Les pâtes seront prêtes à 14 heures, promis », rassure une bénévole. En effet, il faut aller vite.

La police a évacué le 4 septembre, un bâtiment occupé par plusieurs centaines de personnes exilées. ©Nnoman

Un local vacant depuis la crise sanitaire

Dans la nuit du samedi au dimanche 4 septembre, environ 400 personnes exilées, parmi lesquelles de nombreuses femmes et enfants, ont investi un bâtiment abandonné de Gentilly, dans le Val-de-Marne. Le local de 8 000 m2, qui appartenait à SFR, est vacant depuis la crise sanitaire. Il a suffi d’un appel de l’association United Migrants – dont plusieurs membres ont été placés, suite à l’occupation, en garde à vue dans la matinée – pour convaincre chacun d’emporter son sac à dos et de traverser la capitale.

Presque personne n’a mangé ni bu depuis 24 heures

Paul a passé une partie de la nuit auprès d’eux, jusqu’à quatre heures du matin. « Presque personne n’a mangé ni bu depuis 24 heures », assure-t-il. La Chorba, qui n’avait plus d’eau en bouteille, s’est débrouillée pour remplir deux jerricans, aussitôt chargées dans le coffre du Kangoo.

Le temps d’une salve appuyée de remerciements, et la petite équipe de Médecins du Monde prend la direction de Gentilly. Ils le savent, de nombreuses personnes ont déjà quitté les lieux. Averties la veille à la dernière minute, parfois simplement par du bouche-à-oreille, nombreuses pensaient trouver au sein du bâtiment un lit pour au moins quelques jours. « En voyant que rien n’était garanti et que la police cherchait à les déloger, beaucoup sont parties, pour ne pas avoir de problème », explique Paul.

La plupart des personnes sur place ont passé près de 24 heures sans boire ni manger. ©Nnoman

Les consignes sont les consignes

Il l’ignore encore à ce moment, mais des problèmes, lui va en rencontrer tout au long de la journée. Lorsque le Kangoo arrive à destination, un cordon de policiers contrôle l’accès à l’entrée principale. Prétextant un appel à « la hiérarchie » – qui ne trouvera finalement jamais écho, les agents enjoignent à Médecins du Monde, tout comme aux journalistes, de patienter. « Les gens ont faim et soif », rappellent les membres de l’ONG médicale. Rien à faire : les consignes sont les consignes.

La grande majorité des occupants a finalement été évacuée dans la journée par la police. ©Nnoman

En contrebas, une cinquantaine de personnes patientent, sous l’ombre bienvenue qu’offrent les arbres de l’avenue Raspail en cette chaude journée d’été. La majorité des femmes et des enfants ayant été envoyés dans des gymnases à Cachan, Arcueil et Gentilly dans la matinée, le groupe est surtout composé d’hommes, ainsi que quelques familles qui ont refusé d’être séparées. Ils ne savent pas où aller, et surtout ils ont soif.

Oui, c’est dur. Mais ça rend plus fort

Les jerricans de Médecins du Monde sont toujours bloqués plus haut, depuis bientôt trente minutes. Lorsqu’un riverain arrive en renfort, la remorque du vélo chargée de bouteilles, l’assemblée se rue en sa direction. L’eau disparaît en une poignée de secondes. En plein soleil, un homme aux traits juvéniles observe la scène, accoudé contre un tronc d’arbre.

Qui est-il ? « Personne » , répond-t-il. Pas tout à fait : il s’appelle Rohallah et a 25 ans. Chassé du domicile familial à l’âge de 13 ans par un père « très religieux » et parce que lui ne l’était pas assez, il a erré en Afghanistan, puis ailleurs, avant d’arriver en Europe. Ses empreintes ont été relevées il y a deux ans en Italie. Comme l’impose le protocole Dublin II, le gouvernement transalpin est alors devenu responsable de son accueil. Aujourd’hui en France, il espère pouvoir formuler une nouvelle demande d’asile et retrouver rapidement sa femme et leur fils d’un an. « Oui, c’est dur. concède-t-il. Mais ça rend plus fort ».

Le bâtiment de 8 000 m2, qui appartenait à SFR, est vacant depuis la crise sanitaire. ©Nnoman

Quelle hiérarchie ? « Tellement haut qu’on ne sait pas »

Las de patienter pour une autorisation qui s’éternise à tomber, l’équipe de Médecins du Monde, désormais enrichie d’un médecin, s’est résolue à garer son véhicule en contrebas du bâtiment. Mais là encore, elle se heurte à une fin de non-recevoir : personne à l’intérieur, la hiérarchie en a décidé ainsi. Quelle hiérarchie ? « Tellement haut qu’on ne sait pas », hasarde un agent en guise d’explications.

La partie est en réalité en train de se jouer aux abords de l’entrée principale, dont sont toujours tenus à l’écart journalistes et humanitaires. Il est environ 16 heures lorsqu’un homme en costume en pousse la porte pour traverser la cour, puis échanger quelques mots avec le cordon de sécurité planté avenue Raspail.

Écoutez, la pénurie de médecins, vous la connaissez comme moi.

Il s’agit de Matthias Ott, préfet délégué à l’égalité des chances dans le Val-de-Marne. Comme Paul de Médecins du Monde, il a, lui aussi, passé une bonne partie de la nuit à veiller auprès des exilés. Visiblement, pas de quoi resserrer les liens. À l’écart des caméras, l’échange qui se tient entre Médecins du Monde, Mathilde Panot (députée de la 10e circonscription du Val-de-Marne et présidente du groupe LFI-NUPES à l’Assemblée nationale, ndlr) et le préfet semble pour le moins tendu.

Après des échanges houleux avec les forces de l’ordre, les associations ont enfin pu distribuer des vivres. ©Nnoman

L’ONG s’indigne de ne pas obtenir d’accès au bâtiment, où elle aimerait distribuer des vivres et la praticienne fournir des soins à la dizaine de personnes toujours présente à l’intérieur, recluse sur le toit. Elle rappelle que les deux secouristes de la Croix-Rouge qui ont été envoyés n’ont pas les compétences pour poser un diagnostic sur les malades. Rhétorique, aux fraises et lunaire, de l’intéressé : « Écoutez, la pénurie de médecins, vous la connaissez comme moi ».

L’insoutenable séparation des familles

Après quelques dizaines de minutes d’échange houleux, Médecins du Monde et Mathilde Panot obtiennent enfin le droit d’effectuer une distribution alimentaire avenue Raspail. Elle se déroulera dans le calme. Une fois rassasié, un groupe reprend aussitôt le chemin de la capitale.

« Ils retournent dormir sous [un] pont », lâche un bénévole de l’ONG, dépité. Certains, affamés, passent deux fois. Sidibé, lui, passe son tour. « Pas faim ». Sa femme est partie dans un gymnase, mais il ignore lequel. À moins qu’elle soit dans un hôtel. « Personne n’a jugé bon de faire un listing. Les familles ont été séparées et les gens sont partis dans les bus, mais on ne sait pas qui est où », s’agace Naïga Stefel, conseillère départementale.

Demain ils doivent aller à l’école, on n’a même pas d’endroit où dormir. Et maintenant, je ne sais même plus où ils sont

C’est au tour de Camara L. de venir la solliciter. Il est père de deux jumeaux de sept ans, une fille et un garçon, partis dans la matinée avec leur maman. Son fils souffre de troubles mentaux, il s’inquiète des conséquences de leur séparation, même brève, sur sa santé. Puis, il craque. « J’ai laissé toutes mes économies pour venir ici, pour le soigner. Et depuis trois mois, on est à la rue. On a appelé 115 000 fois le 115. Les petits sont tout le temps fatigués, ils sont enrhumés. Demain ils doivent aller à l’école, on n’a même pas d’endroit où dormir. Et maintenant, je ne sais même plus où ils sont », lâche-t-il, dépité.

Au gymnase de Gentilly, 24 femmes au total sont installées sur des lits de camp. ©Nnoman

Pas au gymnase Pierre et Marie Curie de Gentilly, en tout cas. Elles sont ici 24 femmes au total, installées sur des lits de camp. Sur demande de la Croix-Rouge, mandatée à la dernière minute pour coordonner l’activité du centre, le listing a été dressé… par les femmes exilées elles-mêmes. Bintou, maman d’un petit Farid de 2 ans, tient fièrement la feuille A4 entre ses mains. Elle est formelle : pas de trace non plus de la femme de Sidibé. Demain, les écoliers reprendront le chemin de la classe, pour le premier lundi de la rentrée. Sous les noms des enfants du gymnase, âgés de 4 mois à 13 ans, aucune fourniture scolaire, mais des pointures de chaussures. Du 26, pour Farid.

Julie Déléant (texte) et Nnoman (photos)

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