Il est 17H30 et déjà des centaines de jeunes sont présents. Assis sur les rebords du parvis du TGI de Paris. Il fait chaud et le soleil est au rendez-vous. Détendus et venus par groupes, chacun prend place. Il se dégage un air de tranquillité et en quelques minutes, la place se remplit. Disciplinés et coordonnés, les manifestants se regroupent et l’atmosphère devient plus sérieuse. On peut déjà apercevoir les premières pancartes « La police tue », « Stop  Racism », « #BlackLivesMatter » (les vies noires comptent) ou encore « Justice pour Adama ».

4 ans d’expertise et de contre-expertise médicale

Il est 18H15 et déjà le parvis est noir de monde. Impossible de bouger. Tout le monde est en place. Assa Traoré est là, évidemment, malgré la visite des forces de l’ordre à son domicile en fin d’après-midi.

Elle commence par annoncer la nouvelle tombée une heure plus tôt. Celle du résultat de la contre expertise que la famille a lancé le 24 mars dernier. Elle fait état d’une mort par asphyxie liée au plaquage ventral. Quelques jours plus tôt, l’expertise médicale effectuée par les médecins mandatés par les juges d’instruction affirmait qu’Adama Traoré n’était pas décédé d’une « asphyxie positionnelle » mais d’un « oedème cardiogénique »

Depuis son décès en 2016, les rapports se succèdent. Les deux premiers de la Justice ont été suivis d’une contre-expertise de la famille et entraineront une première clôture de l’instruction aux vues des synthèses. Une nouvelle contre-expertise permettra de rouvrir l’instruction en ordonnant un nouveau rapport. 14 mois plus tard, les gendarmes sont à nouveau mis hors de cause.

Cette affaire qui dure depuis 4 ans pourrait donc être relancée hier par cette nouvelle expertise médicale. Youssef Brakni, porte-parole du comité Adama, confirme l’importance de ce  dernier rapport : « Le compte rendu est clair, c’est l’un des plus grands spécialistes en France en cardiologie, notamment à Paris. Il est clair, il est formel, c’est le plaquage ventral qui a entrainé l’asphyxie. L’œdème cardiaque en est la conséquence. Les autres médecins sont spécialisés en gériatrie et là il s’agit d’un jeune homme de 24 ans donc il y a quand même un gros décalage entre les experts qui ont été choisis. Là je pense que c’est fini ».

Assa Traoré enchaine avec le  glaçant parallèle de la mort de Georges Floyd décédé le 25 mai dernier, à Minneapolis, par asphyxie après que Dereck Chauvin, officier de police a appuyé son genou sur sa nuque durant 8 minutes et 46 secondes . « Ce qui se passe aux Etats-Unis aujourd’hui, fait écho avec la France. Cela a malheureusement mis de la lumière ». Elle continue en énonçant les difficultés de la procédure « nous avons une enquête qui n’est pas faite, tous les actes que nous avons demandés ont été refusés ».

On veut que le monde entier voit comment la population française s’est levée pour s’exprimer

Hier soir, il s’agissait de réclamer justice. Si le mouvement est pacifiste, il n’est pas silencieux et la foule scande à l’unisson « Justice pour Adama ! » . Les familles, Dieng, Camara, Ba ainsi que des amis du petit Sabri, décédé à Argenteuil dans un accident de moto-cross après avoir croisé un véhicule de police, se succèdent pour témoigner de leur volonté de ne pas cesser le combat pour la vérité sur la mort de leurs proches perdus. Des artistes aussi défilent pour apporter leur soutien comme Aïssa Maïga, Adèle Haenel ou encore Daphné Burki.

Pour symboliser la marche, le mot d’ordre d’Assa Traoré : « On veut que le monde entier voit comment la population française s’est levée pour s’exprimer. On va faire comme dans les autres pays, on va se disperser partout et mettre un genoux à terre, le point levé. »

Une foule dense, jeune et consciente

Spontanément, le rassemblement se transforme en marche. Des groupes se suivent, les slogans rythment leurs pas. La foule présente est en majorité plutôt jeune.

Inès a 17 ans, elle est lycéenne, explique la raison de sa présence : « Mon papa est blanc et ma mère est rebeu, et même si ils ont un peu peur de la police, ils m’ont encouragé à venir. Je suis là pour soutenir mes frères et mes sœurs pour la justice. Je trouve pas ça normal de se faire tabasser pour rien, juste parce qu’on a une couleur de peau et une origine. »

Le long de l’allée qui mène vers l’Avenue de Clichy, certains prennent place sur des murets pour montrer fièrement les messages écrits sur leurs pancartes.

© Céline Beaury

Jade, 27 ans, artiste, justifie sa présence par un profond besoin : « Je pense que c’était nécessaire. Il y a un trauma dans le monde. C’est pas juste la France. En plus, on vient d’être enfermé pendant deux mois et clairement les violences policières n’ont pas été les même dans le 93 que dans le 16ème. »

Ce sentiment de liesse et d’euphorie est interrompu les premières charges des forces de l’ordre. Le cortège est rapidement divisé. Certains se dirigent vers le périphérique quand d’autres remontent le boulevard Bessières. Quelques incendies se déclarent ici et là sous le pont du boulevard périphérique.

Il est 20H00, la nuit ne va pas tarder mais rien n’arrête les manifestants malgré la tension policière qui pèse sur tout le mouvement. Lorsqu’il n’est plus possible d’avancer, un groupe décide de poser le genou à terre, le poing levé, face au fourgon.

© Céline Beaury

Diata, 33 ans, chargé de recrutement est avec ses amis. « Je viens de Clichy-sous-bois et j’ai vécu, il y a 15 ans, les révoltes de 2005 à cause de la mort de Zyed et Bouna et du coup pour moi c’était important d’être là aujourd’hui pour soutenir ça, pour Adama, Théo et toutes les violences qu’il y a eu en fait. 15 ans après, le contrôle au faciès, ça n’a pas changé. Là je pense que ça aura  plus d’impact car il y a aussi les médias américains ».

La nuit tombe enfin, les forces de police accélèrent la cadence pour disperser les dernières personnes présentes sur place. La dénonciation des violences policières aura pris le pas sur l’interdiction. Il s’est définitivement passé quelque chose ce 2 juin.

Audrey PRONESTI

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