« Je trouve ça rabaissant et méprisant. Si c’est tout ce que vous voulez savoir ». Au centre social du Plein Midi à Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), les nerfs sont tendus au moment où l’on aborde la polémique de la rentrée. Une Fake news sur laquelle continue de surfer le Ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, à propos du mauvais usage de l’allocation de rentrée par certaines famille qui privilégieraient les écrans plats.

Une polémique qui méprise, loin de la réalité de la rentrée

« Tous les ans c’est la même chose. On infantilise les familles, on leur fait pas confiance », tranche Nabil Kouidi, directeur du centre social depuis 5 ans. Majda, mère de famille, touche l’allocation de rentrée, et réalise le fossé qui sépare le ministre de la réalité de la rentrée scolaire.

Moi j’ai touché l’allocation. Je dois acheter une tablette pour les cours, mais pour lequel de mes enfants ?

« C’est bien beau de promettre des bons d’achats. En attendant, on fait quoi si l’enfant a besoin d’un vélo pour faire le trajet de l’école à la maison ? Des tablettes pour suivre les cours ? Des nouveaux habits ? Tout ça qu’est-ce qu’on en fait ? Pour une rentrée on n’a pas besoin que de cahiers et de stylos », ajoute d’un ton acide, la bénévole au centre social.

Après un an et demi compliqué, passée à faire l’école à la maison, Yasmina, relativise elle aussi de son côté la supposée possibilité de faire des folies avec l’allocation de rentrée : 370 euros par enfant, de 6 à 10 ans. À peu près l’âge des deux enfants de la demandeuse d’emploi qui fréquente elle aussi le centre social. « Moi j’ai touché l’allocation. Je dois acheter une tablette pour les cours, mais pour lequel de mes enfants ? », demande-t-elle, une fois les fournitures achetées.

Mais alors, que répondent celles et ceux qui sont au contact de la précarité jour après jour, à la « naïveté » pointée par Emmanuel Macron, lors de son déplacement à Marseille, à propos de l’utilisation de la fameuse aide sociale par les bénéficiaires ?

« Effectivement, y’a des gamins qui arrivent à la rentrée, ils ont des baskets trouées, pas de blouson, rien. Mais ces parents-là ont d’autres problèmes. Ce sont aussi des parents qui ne peuvent pas payer la cantine, qui ont des problèmes de parentalité, des difficultés autres que l’école. Et les 500 euros, c’est rien. C’est des familles fragilisées de partout », expertise Nabil Kouidi, à la tête du centre social du quartier Dame Blanche Ouest depuis 5 ans et qui continue de venir en aide à ceux qui le souhaitent.

À Garges la précarité et la fracture numérique n’ont pas attendu le Covid

Et il y’en a. Garges-lès-Gonesse, est la sixième ville, de plus de 20 000 habitants, la plus pauvre de France. 41% de la population de la commune (le double de la moyenne nationale) vit sous le seuil de pauvreté, avec moins d’environ 1000 euros par mois.

Au centre social situé à la frontière entre trois quartiers : Dame Blanche Ouest, la Lutèce, et les Doucettes, l’équipe menée par Nabil Kouidi, qui préfère l’expression « développeur de projets, pas directeur », apporte des solutions concrètes aux habitants dans le besoin, via des assistantes sociales, mais aussi et surtout des activités et de la solidarité, loin des clichés et du regard des gens qui éloignent souvent. « Le repas couscous au centre social c’est sympa mais ont est capable de faire d’autres choses et c’est ce qui m’intéresse ! », tranche Nabil Kouidi.

Les gens arrivent et disent ‘j’ai reçu un mail’, je comprends rien. Ils donnent les codes, ils sont perdus.

Et parmi les prestations qu’offre le centre social du Plein Midi, l’assistance administrative fait partie de celles où il y a le plus de demande. L’écrivain public, pour les quatre centre sociaux de la ville, qui voit la fracture numérique se creuser. « Les gens arrivent et disent ‘j’ai reçu un mail’, je comprends rien. Ils donnent les codes, ils sont perdus », confie Nabil Kouidi. « Et en plus, ça prend deux mois et demi avant que les services traitent les dossiers, et pendant ce temps là, ils se retrouvent sans aide », précise Agata, médiatrice, qui elle aussi propose de l’aide administrative en plusieurs langues.

Mariam habite habite à Garges depuis 9 ans, et a vu se creuser la précarité, qui n’attend pas l’allocation de rentrée scolaire. Elle a vu les queues devant les restos du cœur s’allonger pendant la crise du Covid-19 où beaucoup de travailleurs et travailleurs non déclarés sans chômage technique, ont dû nourrir leur famille, quand les activités de ménage, de restauration ou de mécanique se sont arrêtées.

« Lors de la bourse de Noël, où l’on vend des jouets pour pas chers, on a vu beaucoup plus de parents venir au centre social pour leurs enfants. Et ce sont des gens qui ne demandent pas d’habitude », raconte la mère de trois enfants, engagée au centre social de la commune, dont le taux de chômage stagne à plus de 20%.

Un manque d’activité pour une ville où un Gargeois sur deux est sans diplôme

« Mon mari a perdu son emploi, parce l’entreprise où il travaillait était en faillite. Avec mon chômage à 900 euros, un loyer à 600 euros, et deux enfants en bas âge, avec leurs hobbies etc. C’est pas donné… », lance Yasmina, qui pointe aussi du doigt le manque d’activités criant.

En décembre 2020,  le maire de Garges-lès-Gonesse, Benoît Jimenez avait publié une lettre ouverte à l’attention du ministre de l’Éducation nationale et de la ministre déléguée aux Sports, l’application des dispositifs en faveur du sport en Quartiers Prioritaire de la Ville, prévus par le plan Borloo : « Les associations ainsi que les élus locaux constatent que la dynamique impulsée par ce plan est inexistante et que peu de projets sont finalement soutenus. Pourtant, ces projets s’inscrivent dans le cadre de la démarche que nous défendons : utiliser le sport comme un levier pour répondre à des enjeux de société ».

Les faire jouer au basket… Ils en ont fait
le tour.

Une prise de position nécessaire, mais pas encore suffisante pour beaucoup. « Est-ce que c’est moi qui ne suis pas vraiment les choses, mais il faut trouver quelque chose pour les jeunes. Ils sont sans activité, sans diplôme, ils ne travaillent pas. Les faire jouer au basket… Ils en ont fait le tour », regrette Yasmina, qui habite une ville où un Gargeois sur deux est sans diplôme.

C’est devant ce constat, que bénéficiaires, bénévoles et personnel du centre social du Plein Midi, se sont engagés dans la consultation lancée par le rapport  « Paroles d’habitant.es des quartiers populaires », de la Fédération des Centres Sociaux de France. Une initiative qui met en avant les doléances et la réalité des habitants des quartiers prioritaires de la ville, après une année et demie de Covid, mais qui éclaire sur la déconnexion des politiques publiques, et d’aménagement par rapport au terrain.

Alors quand on pose la question de la représentation politique et de 2022 qui approche, le désintérêt aux dernières élections régionales, se mêle à un ras-le-bol généralisé. « Y’a pas de projets qu’on trouve vraiment efficace. Y’a le bla-bla, y’a les histoires, mais y’a jamais les résultats. Et le malheur des uns, fait toujours les affaires des autres », conclut Mariam, plus intéressée par la prochaine réunion parents-profs que l’élection qui se profile. Et elle est loin d’être la seule.

Jalal Kahlioui

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