A celles que l’on dit dociles

Elle seraient soumises, les mères de la rive sud de la Méditerranée. Elles seraient silencieuses, dociles. Pas féministes pour un sou. J’ai grandi au milieu de certaines d’entre elles. Et je n’ai rien vu de cela. Je n’ai pas vu de révolte non plus, non. Mais j’ai compris la malice, l’ingéniosité de leurs stratégies pour s’affirmer alors même que, trop souvent, on ne leur a appris qu’à se cacher.

Ici, j’ai vu des femmes qui ne connaissaient rien à la France y élever leurs enfants d’une main de maître et dans un silence sans plainte. Je les ai vues gérer le quotidien avec plus de rigueur que n’importe quel comptable aguerri. J’ai vu des femmes illettrées se battre pour passer leur permis financé avec des petits boulots effectués ici et là et gagner un peu plus d’indépendance, n’en déplaise aux maris. J’ai admiré celles qui se sont élevées contre des pères défaillants pour donner le meilleur à leurs enfants. J’en ai vu renoncer à leur vie de femme pour être perçues comme des hommes. J’ai entendu le souffle coupé de celles qui se sont mises à apprendre à lire bien après l’enfance.

Je ressens l’abnégation de ces femmes que l’on ne voit pas, que l’on n’entend pas mais qui donne chair à un féminisme dont on ne rend jamais compte.

Là-bas, j’ai écouté les histoires de ces veuves qui ont su reprendre la place de leurs maris dans les champs et sur les marchés. J’ai vu des hommes reconnaître leur courage et leur parler en égales. J’ai vu la douleur retenue de cette femme qui a porté douze enfants et à qui il n’en reste que cinq. Je l’ai écouté me raconter les tâches quotidiennes effectuées pour faire vivre la maison, sans interruption, même au neuvième mois de grossesse. J’ai compris tant de choses grâce à celle qui a vendu ce corps qui était la seule arme dont elle disposait pour survivre.

Ici et là-bas, partout, je ressens l’abnégation de ces femmes que l’on ne voit pas, que l’on n’entend pas mais qui donne chair à un féminisme dont on ne rend jamais compte. Je les ai vues s’aider, se serrer les coudes et les poings. Enfin et surtout, je les ai vues chaque jour et aujourd’hui encore me donner, par leurs actes, des leçons de féminisme et de courage moi qui jouis d’une indépendance absolue sans avoir eu à lutter, à m’indigner, à m’insurger. Je mesure ma chance, pas leur dignité. Elle est incommensurable.

Latifa OULKHOUIR

A celle qui m’a appris le féminisme

Petite, je voyais ma mère partir tôt et rentrer tard. Marmaille, bus, RER, métro, travail, métro, RER, bus, marmaille. Dans mon imaginaire d’enfant, c’était un personnage invincible, un peu comme Xena la guerrière, sauf qu’elle portait des tailleurs, un parfum qui me donnait sommeil et du rouge à lèvres. Plus tard, j’ai appris qu’on disait plutôt « mère courage » ou même « famille monoparentale », quand ladite mère était seule. Une image un peu éloignée de la Valkyrie. En France, les mères célibataires connaissent un taux de pauvreté de 19 %, un peu plus de deux fois la moyenne nationale (8 %), selon l’Observatoire des inégalités.

Encore un peu plus tard, j’ai compris que si les femmes se retrouvaient plus souvent en situation de précarité, ça ne relevait pas du hasard. J’ai découvert… le patriarcat ! Et comme à chaque fois qu’un sujet me passionne, j’ai voulu lui en parler. Impossible cette fois-là. Ma mère n’a sans doute pas lu Simone de Beauvoir ni toute la nouvelle vague de féministes. Certes, mais il y aurait eu quelque chose de profondément indécent à lui donner des leçons de féminisme. Le patriarcat, elle se l’est pris en plein dans les dents et c’est finalement elle qui m’a le mieux préparée à être une femme dans cette société.

Par l’exemple. Grandir avec une mère célibataire, c’est voir le mythe du prince charmant se fracasser contre un mur à toute vitesse. Voir sa mère porter un foyer à bout de bras tout en trouvant le temps de passer le DAES (diplôme d’accès aux études supérieures, l’équivalent du bac) sur le tard, surpasse tous les discours d’empowerment. Ma mère n’en fait pas de grands discours ; en revanche, elle a très bien su nous faire comprendre que l’école était la seule issue possible. Elle n’a pas eu la chance de faire des études, elle n’a pas eu de choix, et il n’y a rien de plus violent que de ne pas avoir le choix. Le déterminisme, encore un mot appris à l’école ou marqué dans les chairs. Alors, elle a été dure parfois, elle a fait comme elle a pu pour qu’on ait une vie plus douce, pour qu’on ait un peu plus de choix.

Il n’y aura pas de légions d’honneur pour elles, aucun égard, seulement notre reconnaissance.

Nos mères sont des féministes en action, des féministes qui s’ignorent, des féministes qu’on ignore. Pourtant elles nous ont transmis l’envie féroce de ne pas subir nos vies. Annie Ernaux, une grande écrivaine, qui vient d’un milieu pauvre, disait « je voulais venger ma race ». C’est rare qu’une phrase raisonne aussi fort en soi. Elle l’a fait en donnant chair à ces vies dont on parle avec des mots vides, elle leur a fait une place dans la grande littérature, elle les a anoblis en quelque sorte.

Je n’aurais jamais le talent d’Annie Ernaux, mais je voudrais qu’on parle de nos mères autrement que par cette formule froide : « famille monoparentale ». Je voudrais qu’on les voie comme des Xena, parce qu’elles sont des guerrières, elles ont élevé des bataillons de filles fières, fortes et indépendantes ou, au moins, elles ont essayé, avec leurs armes. Il existe cependant des bataillons encore plus fournis de filles qui ne pourront pas grand-chose face à « la reproduction sociale », il y en a un paquet qui subiront « le patriarcat » et « la loi du marché ». Il y en a encore des milliers – infirmières, femmes de ménage, auxiliaires de vie – payées au lance-pierre. Une masse d’invisibles comme notre société sait trop bien en produire. Il n’y aura pas de légions d’honneur pour elles, aucun égard, seulement notre reconnaissance. Seulement leur mémoire dans nos corps. Nous, on sait qui vous êtes, on connait vos exploits, vos silences, vos rêves enfouis, votre force. On vous reconnait. Alors, pour la fête des mères, je n’ai pas envie d’offrir des fleurs, j’ai envie de faire la révolution.

Héléna BERKAOUI

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