De toute ma scolarité – qui a bien duré une vingtaine d’années -, aucun exercice ne m’a autant marquée que celui de la réalisation de mon arbre généalogique.

D’abord, parce qu’il a été difficile de faire comprendre à certains de mes camarades que, cette fois, pas moyen de les dépanner de quelques réponses.

– « Mais on n’a pas la même famille ! »

– « Ouais mais qu’est-ce qu’elle en sait la maîtresse ? », avec à la fin le bruit de la langue qui claque sur le palais.

Ensuite, parce que j’ai découvert que les réponses, je ne les avais pas moi-même.

Pourtant, au début, l’idée m’a enthousiasmée. Je m’étais imaginée faire un arbre gigantesque car chez moi, les familles sont nombreuses. Mon arbre aurait eu plein de branches, de feuilles, d’oiseaux avec en bonus les moutons de mes bergers de grands-parents et je me posais la question d’intégrer leurs poules. Bref, j’étais dans un projet d’inclusivité totale et, comme souvent, de meilleur devoir de tous les temps. Durant quelques secondes, j’ai même pensé à amener un vrai arbre avec les visages de mes ancêtres sculptés dans le tronc. (J’avais dû lire un truc sur le mont Rushmore quelque part).

Je suis très vite redescendue.

La collecte d’informations n’a pas été fructueuse. Je n’ai découvert que deux choses :

1 : mes parents ne connaissaient pas leurs dates de naissance alors ils m’ont dit d’écrire que c’était le 1er janvier

2 : ils ne pouvaient me fournir que l’identité de mes grands-parents et rien de plus

Je me suis retrouvée avec un arbre ne comprenant que sept prénoms dont le mien. 4 sans date de naissance, 2 avec une fausse date de naissance et moi au milieu. Ce n’était pas un arbre. 2 branches, ça ne fait pas un arbre. Un arbre calciné tout au plus. J’ai détesté rendre ce devoir. J’ai détesté que l’on me l’ait demandé parce qu’apparemment le problème qui se posait pour les autres c’était plutôt :

– « Maîtresse on remonte jusqu’à quand pour l’arbre généalogique ? »

– « Jusque tes morts, ça me semble logique » (j’aurais aimé répondre ça)

Plus tard, je me suis détestée d’avoir détesté, d’avoir voulu moi aussi avoir un arbre fourni. Mais l’enfance est conformiste.

Encore plus tard, j’ai appris que le 1er janvier était le jour que l’on attribuait d’office aux immigrés ignorant leur date de naissance parce que venant de pays ou de régions aux services d’état civil absents ou balbutiants. Cela je l’ai appris seule.

Mais j’aurais préféré l’apprendre sur les bancs de l’école. Au lieu du malaise provoqué par l’affaire dite « de l’arbre généalogique » j’aurais aimé que l’on m’explique. Que l’on me dise pourquoi il y avait des régions dépourvues de services d’état civil malgré la présence coloniale française. Que l’on me dise que, comme des milliers d’autres, mes parents appartiennent à une vague d’immigration de travail nécessaire au redressement de la France d’après-guerre.

J’aurais aimé que l’on me parle de ces travailleurs et de leurs femmes. J’aurais aimé voir davantage leurs visages, lire plus de leurs récits dans les livres d’histoire, de français, d’économie.

Le problème c’est qu’ils ne sont pas bons en communication. Il faut de la patience pour capter ce que leur pudeur et leur dignité laissent filtrer. Alors en ce 1er janvier, où beaucoup d’entre eux sont donc nés administrativement, il faut éclairer toutes leurs trajectoires. Parler de ce passé mais aussi du présent. Nombre d’entre eux vivent dans des conditions précaires avec de petites retraites d’ouvriers. Certains sont malades d’avoir exercé des métiers trop pénibles. Après plus de 50 ans de présence en France, beaucoup conseillent toujours « sois discret, on n’est pas chez nous ».

Remarquons qu’à chaque fois que l’on parle d’eux c’est parce qu’on se rend compte soudainement, qu’ils ont fait ou font l’objet d’un traitement inégalitaire. Rappelons-nous des tirailleurs et des goumiers, rappelons-nous des chibanis du faubourg Saint-Antoine ou de ceux de la SCNF. N’oublions pas que ceux qui n’ont pas la nationalité française ne peuvent toujours pas retourner vivre dans leur pays d’origine plus de six mois par an sous peine de perdre leur droit à la Sécurité sociale. Fin novembre 2018, un amendement a été voté pour mettre fin à cette situation mais le décret d’application se fait toujours attendre.

Il faut penser à ces femmes et à ces hommes au moins aujourd’hui parce que c’est une génération qui s’en va et qui emporte forcément avec elle une part d’histoire trop peu connue. Mais une part de l’histoire de France. Leur pays et celui de leurs enfants.

Et finalement je crois que c’est mieux que nous ne connaissions pas la date de naissance de beaucoup d’entre eux. C’est même normal. On ne connaît jamais la date de naissance des héros.

Latifa OULKHOUIR

Articles liés

  • À Paris, la Modest Fashion fait le show et s’engage

    Pour la première fois en France, un événement dédié à la mode pudique a vu le jour. Organisé par l’agence et média Modest Fashion France, l’événement « Modest Fashion Summer Session » s’est déroulé du 7 au 8 mai 2022. Étoffes chatoyantes, clientes enjouées, talks à thèmes et défilés étaient au rendez-vous. Retour sur un événement aussi stylé que politique.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 16/05/2022
  • Aux Pavillons-sous-bois, des mois sans anglais ni histoire pour des troisièmes

    Au collège Anatole France, aux Pavillons-sous-Bois, pendant des mois certains élèves de troisième n'ont pas eu de professeur d'histoire-géographie, ni d'anglais. Alors même qu'ils et elles préparent le brevet. Une situation chaotique que beaucoup d'établissements dans le département de Seine-Saint-Denis ne connaissent que trop bien. Reportage.

    Par Hadrien Akanati-Urbanet
    Le 11/05/2022
  • Objections, des poèmes pour raconter les comparutions immédiates

    Le 15 avril est paru Objections, Scènes ordinaires de la justice, un livre de l’historien et poète, Marius Loris Rodionoff. Il y raconte en poèmes les comparutions immédiates auxquelles il a assisté entre 2015 et 2019, dans les Tribunaux de grande instance de Paris, Lille et Alençon. Un livre percutant dont les portraits qui s’enchaînent nous montre la misère sociale et la violence de cette justice ordinaire qui condamne et emprisonne chaque jour. Critique.

    Par Anissa Rami
    Le 10/05/2022