Finalement, Gabrielle a pu se faire remplacer pour sa « maraude », et on a le temps de parler. Elle est un peu notre fil rouge à Bondy, très rouge: Gabrielle est intimement communiste, volontaire des restos du cœur, syndicaliste, employée à la Nouvelle Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT, sept ans d’études à Moscou dont elle est rentrée en 1983 avec l’intention d’y retourner, fille de grand résistant dans le Sud ouest et de grande résistante des Ardennes, tous deux membres du parti.

Chez elle, dans la cité rose à Bondy sud, Gabrielle raconte sa vie bâtie sur deux piliers solides: ce quartier d’une part, qu’elle habite depuis toujours, érigée dans les années 1960 pour les cheminots de la SNCF dont sa mère était la secrétaire fédérale CGT et de grands idéaux d’autre part, lesquels survivront aussi bien aux années d’URSS qu’à l’écœurement que lui inspirent les communistes français. « Pour moi, l’utopie communiste exigeait des hommes nouveaux, irréprochables. Pas les petits bourgeois que j’ai trouvé dans les réunions de cellule, qui n’aspiraient qu’à un pavillon de banlieue et une Renault Espace. Mais bon, je suis un peu sectaire. »

Il n’empêche, Gabrielle est ainsi parée pour encaisser un certain nombre de chocs, deux maris qui ne tiennent pas la route, les enfants qu’il faut éduquer seule, ou son journal sensé protéger les ouvriers qui multiplie les plans sociaux, passant sous ses yeux de 200 à 50 employés. Et encore ce choc-là, il y a dix ans: la conversion d’Alexis, son fils aîné, à l’islam.

Avec l’aplomb des athées, elle se l’explique ainsi: « J’ai dû laisser une place libre. Je travaillais la journée. Dans la cité, son meilleur ami était musulman, alors il était accueilli tous les jours dans cette famille où il y avait tout le temps à manger, où le père jouait un rôle central. » Elle s’efforce même de positiver. « Les amis, les voisins, les collègues ont pris cela comme une véritable catastrophe. Pas moi. A son âge, critique, c’était tout bénef. Il a cessé de boire d’un coup, c’est plutôt bien quand on passe son permis. Il a cessé de fumer, il s’est imposé une certaine discipline ».

On a pris la voiture pour Bondy nord. De temps en temps, Gabrielle va assister aux entraînements de handball de son fils cadet, Adrien. Cela se passe au Palais des sports, en pleine zone sensible. On passe devant le lycée Jean Zay, le seul de la commune classé « zep », zone d’éducation prioritaire. Passer en zep c’est le rêve de tous les lycées de Bondy. Cela donne plus de profs et mieux payés, plus de surveillants, plus de matériel, etc. C’était une des revendications des grandes grèves de l’an dernier. Mais pour passer en zep, il faut des élèves bien méchants qui cassent tout. Pas donné à tout le monde.

On passe aussi devant la mosquée, très récente, qui devrait remplacer les locaux de prières un peu partout dans la cité dont on ne maîtrise pas très bien les imams et la qualité des prêches. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a des musulmans depuis plus de quarante ans à Bondy mais une mosquée que depuis quelques mois.

Gabrielle le confesse: son fils se révèle moins sectaire dans l’islam qu’elle même n’a pu l’être dans le communisme. « La seule alerte, c’est un jour, au début, il est revenu avec un sac plein de propagande imprimée par l’ambassade d’Arabie Saoudite. J’ai tout jeté et je lui ai dit que sa religion de me posait pas de problème, mais qu’on allait aller s’informer chez le recteur de la Mosquée de Paris et dans les livres en vente à la FNAC. Petit à petit, il a recommencé à boire. J’ai même pu cesser d’acheter de la viande halal. Ce qui reste, c’est le ramadan et pas de porc. Ca va ».

Arrivés au Palais des sports, la porte est fermée. Un responsable ouvre, expliquant que des émeutes ont redémarré à Bondy nord et qu’il vaut mieux prendre des précautions. A l’intérieur, l’entraînement a déjà commencé. L’entraîneur est un jeune homme originaire du Bénin. Son frère s’occupe de l’équipe adulte. Il pousse les jeunes, menace de pompes si les exercices sont mal faits. Parle du match de dimanche: les tire-au-flanc seront privés de jeu. C’est pas en tirant mou comme ça qu’on va marquer des buts. Les jeunes soufflent et souffrent. Les exercices s’enchaînent. Il faut sauter, courir, dribler, tirer. Tout le monde transpire. Gabrielle est assez contente:

– Ceux-là, en tout cas, quand ils ont fini, ils vont au lit, pas brûler des voitures.

Serge Michel

Serge Michel

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