J’ai lu La prochaine fois, le feu de James Baldwin. Je l’ai lu d’une traite. Je l’ai lu en une journée, et j’ai été pris au ventre. Comment un livre paru en 1963 dans une Amérique encore ségrégationniste peut-il me parler autant, en France et en 2019 ? Et l’explication est la suivante : les racines du problème sont les mêmes, parce que la nature des expériences est la même, parce que le racisme est toujours présent, parce que les peurs, les craintes et (par moments) l’espoir sont les mêmes !

La question n’est pas de voir en quoi le contexte américain et le contexte français sont similaires, l’Amérique des années 60 n’est pas la France de 2019. Les situations historiques, politiques, culturelles, sont différentes. Mais ce dont parle Baldwin sur l’Amérique de 63 est tout aussi valable pour la France d’aujourd’hui.

Blanquer et le mot « racisé », un faux combat

Exemple avec ce passage. « Une telle personne interpose entre elle et la réalité rien moins qu’un labyrinthe de faux-semblants. Et qui plus est, ces faux-semblants, bien que la personne n’en ait le plus souvent pas conscience – elle a conscience de si peu ! – sont des faux-semblants historiques et publics. Ils ne correspondent pas plus à l’actualité qu’il ne correspondent à la personne. C’est pourquoi tout ce que les Blancs ignorent des Noirs révèle précisément et inexorablement ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes. » Quand je lis cela, je ne peux m’empêcher de penser à notre ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui s’était lancé, en novembre 2017, dans un discours à charge contre les mots « racisé » ou « blanchité ». Un discours plein de fausses indignations à la suite d’un atelier en non-mixité raciale organisé par le syndicat Sud Education 93. Ironique de voir une Assemblée nationale majoritairement blanche faire une standing-ovation, le FN compris, suite à ce discours.

Il qualifie ces termes, et je le cite, comme « les mots les plus épouvantables du vocabulaire politique. » J’espère qu’entre temps on lui a dit que ces termes, comme « racisé », venaient de la sociologue française Colette Guillaumin dans L’idéologie raciste: Genèse et langage actuel paru en 1972. L’aphasie française quant aux questions raciales est la même que celle que décrit Baldwin. Cette façon de se mentir sans cesse, de se construire des rhétoriques et des discours pour nier la réalité que vivent des millions de Français et de Françaises est bel et bien présente en France. La France se construit, fait croire et aime se croire comme une nation une et indivisible, sous couvert d’un universalisme « à la française » qui n’est bon qu’à construire un mythe.

Et bien sûr il me sera rétorqué que j’exagère, que je me victimise, que tout cela est le fait du communautarisme, mais toutes ces objections qui me seront faites viendront de personnes qui vivent dans ce mythe d’une France universaliste, et il suffit de voir comment la France traite ses territoires d’outre-mer pour savoir que ce mythe est faux. Et à cela je répondrai par les mots de Baldwin face à Paul Weiss, professeur à Yale, avec une petite modification : « Now, this is the evidence. You want me to make an act of faith risking myself, my life, my woman, my sister, my children, on some idealism which you assure me exists in [France] which I have never seen ! »

Craindre pour son petit frère ou sa petite soeur

Mais là où La prochaine fois, le feu m’a réellement touché c’est dans la manière dont James Baldwin s’adresse à son neveu dans le texte « Et mon cachot trembla… », et à travers son neveu parle à tous ceux qui sont grand frère, grande sœur, parent, grand-parent, oncle ou tante, à qui il incombe d’expliquer le racisme aux plus petits. Édouard Louis commençait Qui a tué mon père de cette manière : « Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines population à une mort prématurée. » Et c’est ça que toutes les personnes racisées ont dans la tête. Ayant des petits frères, des petits cousin.e.s, leur exposition à une mort prématurée m’effraie.

C’est perpétuellement dans ma tête. La volonté que ceux qui nous suivent ne subissent pas ce qu’on a subi, la volonté de les épargner de ces traumas. Quand je regarde les yeux encore innocents de mes petit.e.s cousin.e.s et que je me dis : « Et merde, ils/elles vont subir du racisme. » James Baldwin parle de cette peur que je ressentais, et que je ressens toujours, au fond de moi. Il la décrit par ces mots : « C’était une autre peur, la peur que l’enfant en défiant les postulats du monde des Blancs, ne se place en travers des forces de destruction. » J’y ai aussi reconnu la peur de ma mère, la peur de tous ces parents racisés qui disent à leurs enfants de raser les murs, de ne pas faire de vague.

Et comment ne pas avoir peur quand on voit la mort d’Adama Traoré ? Comment ne pas avoir peur pour ses petits frères/soeurs, ses enfants, quand on voit ce que subit Assa Traoré et sa famille ? Si ce n’est pas la police qui nous tue, ce sont ceux qui sont censés nous sauver ! Comment ne pas avoir peur quand on voit Naomi Musenga tuée par le système médical qui minimise les douleurs des personnes racisées ?! Et à ceux qui diront que cette peur est irrationnelle, j’y répondrai par les mots de Baldwin :  « Which was not the paranoia of my own mind, but a real social danger visible in the face of every cop, every boss, everbody. »

Quand je lis « Tous les efforts que font ses aînés pour préparer l’enfant à un sort auquel ils ne peuvent le faire échapper amènent celui-ci à se rendre compte de ce qu’il fait, son mystérieux et inexorable châtiment » je ne peux que m’identifier à cela ! La prochaine fois, le feu et Baldwin en général c’est l’expérience de l’oppression et la peur qu’elle s’abatte sur nos petit.e.s.

Et à cela il n’y a qu’une seule réponse, et James Baldwin la formule mieux que moi : « Il nous faut agir maintenant comme si tout dépendait de nous – faire autrement serait un crime. Si nous nous montrons dignes – et par nous j’entends les Blancs relativement conscients et les Noirs relativement conscients qui devons, tels des amants, faire pression sur ou créer la conscience des autres- peut-être la poignée que nous sommes pourra-t-elle mettre fin au cauchemar racial, faire de notre pays un vrai pays et changer le cours de l’histoire. » Sinon… la prochaine fois, le feu.

Miguel SHEMA

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