Le 18 septembre dernier, un tribunal de district de Jérusalem a confirmé le maintien en « détention administrative » de Salah Hamouri, avocat franco-palestinien, pour une durée de six mois. Celle-ci est renouvelable ad vitam æternam. Le Bondy Blog a rencontré son épouse Elsa Lefort, qui se mobilise depuis la France afin de réclamer sa libération. Interview.

Le Bondy Blog : Que reproche-t-on précisément à Salah Hamouri ?

Elsa Lefort : Lorsqu’il a été arrêté le 23 août dernier, les autorités lui reprochaient d’avoir des liens avec une organisation que l’État israélien qualifie d’organisation ennemie. Mais cette accusation n’a été démontrée par aucune preuve lors des procès devant le tribunal militaire. Salah est actuellement incarcéré sans aucune charge retenue contre lui.

Le Bondy Blog : Quelle a été la décision prise contre votre époux et qu’est-ce qui pose problème ?

Elsa Lefort : Mon époux est actuellement emprisonné dans les geôles israéliennes dans le cadre d’une détention administrative. Cette décision inique est un véritable déni du droit. Ce qu’il faut savoir, et il est important de le signaler, la détention administrative est un héritage du mandat britannique. Le pouvoir s’en servait constamment à l’époque contre les opposants à leur régime. Il s’agit de placer en détention quiconque sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Cette pratique perdure depuis et les autorités judiciaires continuent de s’en servir dès qu’elles souhaitent procéder à une incarcération. C’est un déni du droit total. Lorsqu’une personne est placée en détention sous ce statut, ni elle ni ses avocats ne peuvent consulter son dossier. Celui-ci est secret. Ainsi, il est très difficile voire impossible de préparer correctement sa défense. Ce qui est le cas pour mon mari.

Ce qui pose également problème est que cette détention administrative peut être renouvelée par simple lettre des autorités tous les six mois. Plusieurs prisonniers voient leurs détentions renouvelées sous ce statut depuis plus de huit ans sans qu’aucune charge ne soit retenue contre eux. Les prisonniers n’ont aucune idée du jour officiel de leur sortie de détention. Ce statut pose clairement question et va à l’encontre des droits humains. Cette décision judiciaire est un gros moyen de pression psychologique aussi bien sur les détenus que pour leurs familles car elle ne permet pas une projection dans un avenir proche de leur liberté.

Le Bondy Blog : Avez-vous connaissance des conditions de détention de Salah Hamouri ? A-t-il des contacts avec l’extérieur ? 

Elsa Lefort : Actuellement, Salah est détenu dans une prison située dans le désert du Néguev. Les conditions climatiques y sont très rudes. Certaines cellules sont des tentes. Mon mari occupe, pour l’instant, un préfabriqué. Au sein de cet établissement pénitentiaire se trouvent 1 600 prisonniers politiques.

Pour l’heure, mon mari n’a de contact qu’avec ses avocats et personne d’autre. Il pourra bientôt, je l’espère, recevoir la visite de sa famille proche mais de manière très réduite car le système carcéral ne permet les visites que de la famille du premier degré (parents, frères et sœurs, épouse et enfants). Et parmi ces personnes autorisées, aucune ne doit avoir eu affaire avec les autorités judiciaires. Ce principe de visite très restreint pose clairement problème et prive beaucoup de détenus de la visite de leur proches.

Le Bondy Blog : Les autorités françaises sont-elles à vos côtés pour aider à la libération de Salah Hamouri ?

Elsa Lefort : Je peux vous dire assez facilement que je n’ai aucune idée de ce qu’elles peuvent faire concernant la situation de mon époux. Tout ce que je peux vous dire c’est que le consulat offre à Salah la protection consulaire. L’équipe consulaire n’a pu assister aux procès car ceux-ci étaient à huis clos. Avant que Salah ne soit incarcéré dans la prison de Néguev, il a pu recevoir la visite du consul de France. Concernant le rôle et l’action aussi bien du ministère des Affaires étrangères que de l’Elysée, je n’ai aucun retour de leur part. En aucun cas, les autorités françaises ne parlent de demande de libération de Salah Hamouri, ce qui est à mon sens très inquiétant. À travers cela, la France admet que mon mari puisse rester en détention et cela n’est pas acceptable.

La semaine dernière, la France a obtenu la libération de Loup Bureau. Je suis heureuse pour Loup Bureau et sa famille. Les autorités françaises se sont mobilisées afin de l’obtenir. Emmanuel Macron a téléphoné à Recep Tayyip Erdogan et ont abordé plusieurs fois sa situation. Jean-Yves Le Drian s’est également rendu sur place et il est revenu avec Loup Bureau. Tout ceci me semble normal car c’est le rôle de l’État français d’agir ainsi lorsque l’un de nos concitoyens est incarcéré abusivement à l’étranger. Mais visiblement, cela ne fonctionne pas du tout lorsque l’on s’appelle Salah Hamouri, que l’on est franco-palestinien et que l’on se trouve emprisonné en Israël.

C’est un deux poids deux mesures manifeste et flagrant ! Comment peut-on l’expliquer autrement ? Dans un cas, des efforts sont déployés et pas dans l’autre ? Pourquoi des familles sont reçues à l’Élysée ou en encore au ministère des Affaires Értangères et d’autres non ? Nous n’avons d’ailleurs aucun retour à nos courriels. Cela évoque en moi véritablement un sentiment de double injustice : l’incarcération injuste de mon mari, le non soutien diplomatique et l’absence de couverture par la grande majorité des médias de la situation de Salah.

Le Bondy Blog : Comment expliquez-vous le peu de médiatisation du cas de Salah Hamouri ?

Elsa Lefort : Il y a une sorte de black-out médiatique et cela ne concerne pas uniquement la situation de Salah. Dès que cela concerne l’État israélien et la situation des détenus palestiniens, les faits sont très peu voire pas du tout abordés par les médias mainstream. Comme si cela ne méritait pas plus qu’une petite brève. Peut-être aussi que des pressions existent afin de ne pas couvrir le sujet comme ce fut le cas avec l’émission de France 2 Un œil sur la planète traitant de la question palestinienne en octobre 2011 ? Je vous invite à voir le reportage de Nadir Dendoune, L’affaire Salah Hamouri qui traite clairement cette question des « deux poids deux mesures ».

Le Bondy Blog : Vous évoquez également « un acharnement judiciaire » contre votre mari. Quel était son quotidien depuis sa libération en décembre 2011 ? Ses relations avec les autorités judiciaires israéliennes ?

Elsa Lefort : Depuis sa sortie de prison en décembre 2011, Salah s’est toujours attelé à dénoncer les conditions d’incarcération des prisonniers politiques. Il travaille pour une ONG palestinienne qui défend les prisonniers politiques et les droits de l’Homme. Il avait d’ailleurs prêté serment trois jours avant sa nouvelle incarcération. Je vous laisse donc imaginer comment il pouvait être constamment sous l’œil des autorités militaires. Depuis sa sortie de prison, les autorités israéliennes lui ont remis plusieurs ordres militaires lui interdisant de se rendre en Cisjordanie. Je pense clairement que l’État préfère voir Salah Hamouri en prison qu’en liberté.

Le Bondy Blog : Vous concernant également, vous avez été expulsée le 5 janvier 2016 de Jérusalem, alors que vous bénéficiez à l’époque d’un visa vous permettant de travailler au Consulat de France. Depuis cette date, vous êtes séparée de votre mari. Vous vivez en France. Pour quelles raisons les autorités israéliennes vous ont-elles refusé l’entrée sur leur territoire ?

Elsa Lefort : J’étais bénéficiaire d’un visa de service dont la demande a été faite par le Consulat de France à Jérusalem auprès du ministère des Affaires étrangères israélien. C’est celui-ci qui le délivre en octobre 2015 pour une durée de validité d’un an. Et tout d’un coup, les autorités israéliennes ont décidé que j’étais une menace pour l’État d’Israël avec des accusations de dangerosité ou encore de terrorisme qui m’ont été imputées. Quiconque lit le jugement du tribunal ayant rejeté mes appels comprend très aisément que le dossier est totalement vide.

Je venais de passer les fêtes de fin d’année avec mon mari, j’étais enceinte de six mois. Lorsque j’ai voulu me rendre au travail, à l’Institut français du Proche-Orient (organisme rattaché au consulat général de France) à Jérusalem, j’ai été arrêtée et placée dans un centre de détention après plusieurs heures de fouilles et d’interrogatoire. J’y ai passé deux jours et deux nuits dans des conditions plus que précaires avant d’être expulsée vers la France le 5 janvier 2016. Depuis cette date, je suis interdite d’entrée en Israël et par la même occasion, je ne peux rendre visite à mon époux. Dans cette affaire, j’ai été clairement victime d’un choix politique délibéré ayant pour seul et unique but de m’éloigner de Jérusalem et de mon époux, au moment même où n’importe quel couple souffrirait d’un tel éloignement forcé aux derniers mois d’une grossesse et juste avant la naissance d’un premier enfant.

Le Bondy Blog : Êtes-vous inquiète pour la suite ? 

Elsa Lefort : Lorsque l’on connaît la situation en Palestine, on est toujours inquiet, surtout lorsque l’on sait que l’arbitraire règne là-bas. Tous les jours, des familles apprennent l’arrestation d’un frère, d’un père ou d’un oncle. On s’attend toujours à une arrestation. Récemment des personnes m’ont demandé si l’arrestation de mon mari était une surprise pour moi. Je réponds toujours « oui et non » puisque l’arbitraire peut toucher n’importe qui à n’importe quel moment sans aucune raison ; et en même temps, je ne suis pas plus inquiète que cela car en épousant Salah, je savais qu’il se battrait pour une noble cause mais que cela impliquait un prix à payer. Salah paye le prix de sa lutte comme tous les peuples qui vivent sous occupation. C’est dur humainement et personnellement mais c’est un prix à payer.

Le Bondy Blog : Prévoyez-vous des actions de mobilisation ?

Elsa Lefort : La ville d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), à l’instar de Stains (Seine-Saint-Denis), vient d’adopter un vœu exigeant la libération de Salah. Des collectivités locales vont afficher le portrait de mon époux sur la devanteure de leur hôtel de ville. Il y a plusieurs soirées de débats organisées un peu partout comme à Gennevilliers ou encore Montreuil. Des rassemblements ont lieu aussi en province. On essaye d’informer les gens afin qu’ils puissent par la sorte interpeller leurs élus locaux et députés. On fait un vrai travail didactique sur l’emprisonnement de Salah. Il y a également une page Facebook qui regroupe l’ensemble des actions passées et à venir. Malgré le black-out médiatique entourant la situation de Salah, nous ne baissons pas les bras et c’est comme cela que l’on brisera le mur du silence qui l’entoure et que nous obtiendrons sa libération.

Propos recueilis par Mohammed BENSABER

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