Programmé et annulé par deux fois, le comité interministériel des villes a finalement eu lieu le 6 juin à Montpellier. À l’issue de ce rendez-vous, le Premier ministre a présenté 42 mesures pour réduire « la fracture territoriale ». Des annonces insuffisantes pour les élus locaux qui réclament avant tout le respect du droit commun dans leur territoire. C’est-à-dire un accès égal à des services publics décents à l’heure où l’État réserve 1 % de son budget à la politique de la ville, des quartiers qui regroupent pourtant 10 % de la population. Gilles Leproust, président de l’association Maires de Ville & Banlieue et maire d’Allonnes, regrette d’une même voix l’absence de mesures ambitieuses pour répondre aux attentes des habitants. Entretien.
Vous avez qualifié le dernier CIV de décevant. Qu’est-ce qui, selon vous, a manqué pour répondre réellement aux attentes des élus et des habitants des quartiers populaires ?
Dans notre activité quotidienne d’élu, dans les villes populaires et les quartiers prioritaires, on entend des difficultés, des souffrances, parfois même des cris d’abandon.
On a le sentiment d’être face à un gouvernement qui n’a pas fait le choix de la solidarité
Qu’est-ce qui a manqué ? On a le sentiment d’être face à un gouvernement qui n’a pas fait le choix de la solidarité, du service public. Or, ce dont les habitants de ces territoires ont besoin, c’est justement plus de service public, plus de solidarité, davantage de droit commun porté par les différents ministères.
Incontestablement, quand on regarde les 42 mesures issues de ce conseil interministériel, ce n’est pas à la hauteur de ce qu’on entend sur le terrain : des attentes, des espérances, parfois de la colère.
C’est pour ça qu’on est dans une forme de déception, même si, soyons honnêtes, on n’en attendait pas énormément non plus de cette politique. Les questions de politique de la ville ne sont clairement pas les priorités du Premier ministre.
S’il avait fallu prioriser, quelles auraient été les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre ?
Première chose, c’est la question de ce qu’on appelle, dans notre jargon, le droit commun. C’est quoi, le droit commun ? En gros, ce sont les actions des différents ministères — que ce soit l’Éducation, la Santé, la Culture, le Sport, l’Emploi — bref, tout ce qui fait la vie quotidienne. Ce qu’on attend, c’est de pouvoir mesurer concrètement la présence ou l’absence de ces services publics dans les territoires concernés.
Les dispositifs spécifiques de la politique de la ville n’ont d’utilité que si le droit commun est bien présent
Parce que les dispositifs spécifiques de la politique de la ville n’ont d’utilité que si le droit commun est bien présent. Pour bien me faire comprendre, je vais prendre un exemple : il y a un dispositif qui s’appelle la Cité éducative, qui permet à tous les acteurs d’un territoire de travailler ensemble, au plus près des besoins des enfants, des enseignants, des parents. Et ça fonctionne plutôt bien.
Mais à côté, l’Éducation nationale continue à supprimer des postes d’enseignants, de médecins scolaires, d’infirmières, d’assistantes sociales, ça ne peut pas marcher. À un moment donné, on a l’impression de mettre un pansement sur une jambe de bois. Donc il est nécessaire que, dans un même mouvement, la politique gouvernementale dans nos territoires et la politique de la ville se joignent ensemble avec un objectif clair : faire reculer, voire disparaître les inégalités et les injustices.
On est quand même loin du compte. Dans nos quartiers, encore aujourd’hui, c’est là qu’on retrouve le plus de retard scolaire, le plus de demandeurs d’emploi, le plus de précarité, un niveau de vie plus faible, moins d’accès à la culture, au sport… Et ça, c’est totalement anormal.
C’est en cela que notre appréciation est liée aux attentes, mais aussi aux urgences de nos territoires.
Parmi les 42 mesures annoncées, il y en a-t-il certaines que vous jugez inadaptées, insuffisantes, voire contre-productives ?
La caractéristique de ces 42 mesures, très inégales les unes par rapport aux autres, c’est le manque de souffle et d’ambition.
On nous parle d’un investissement pour l’avenir des tout-petits, avec la création de crèches. Très bien, pourquoi pas. Mais concrètement, comment fait-on ? Qui finance ? Comment la CAF s’engage ? Parce que pour créer une crèche, il faut des bâtiments, il faut du personnel qualifié… et tout cela a un coût. Et on est dans une période où les collectivités voient les dotations de l’État diminuer, donc ça pose question.
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Autre exemple : la tranquillité et la sécurité dans nos quartiers, d’ailleurs, c’est un problème national. Mais dans les 42 mesures, la seule réponse, c’est le doublement des délégués à la cohésion police-population d’ici 2027, et la mise en place de parcours de découverte des institutions à destination des jeunes.
Mais franchement, on n’a pas attendu cette mesure du CIV pour que les enseignants, les acteurs pédagogiques s’investissent. Moi, en tant que maire, j’ai déjà reçu des élèves pour leur expliquer ce qu’est un conseil municipal. Il y a un travail énorme qui est déjà fait par les enseignants.
Ce que les habitants attendent, c’est une vraie police de proximité, une police présente, à l’écoute, sur le terrain.
Et aujourd’hui, on n’a pas de réponse face à ces attentes-là. Vous voyez bien le décalage entre les besoins réels, ce que vivent les habitants, et les réponses qui sont apportées.
Vous avez parlé d’une séance de rattrapage à travers les journées de l’ANRU. Qu’en attendiez-vous concrètement ? Et ont-elles été à la hauteur ?
Ce jour-là, on a donné aux associations qui avaient lancé l’appel d’Epinay une forme de carte blanche. La ministre chargée de la Ville, Juliette Méadel, qui a clôturé les Journées de l’ANRU a annoncé qu’un travail de préfiguration est en cours pour préparer la suite des programmes de l’ANRU, souvent appelé ANRU 3.
Ça, c’est une réponse à nos demandes. Nous souhaitons qu’il n’y ait pas de rupture entre l’ANRU 2 et ce qui va suivre. Nous allons être attentifs, vigilants afin de participer pleinement à cette nouvelle étape.
Pour que cela fonctionne, il faut aussi que l’État s’engage financièrement, afin de pouvoir remplir les objectifs, finir l’ANRU 2 et enchaîner directement avec la suite, sans temps mort, sans rupture.
Pour revenir au CIV, il y a une autre mesure sur laquelle on va être très attentifs : c’est le Comité de suivi, qui doit se réunir tous les trimestres pour faire le point sur l’application des mesures du CIV.
Il faut absolument que les habitants, qui sont les vrais experts de leur territoire, soient pleinement parties prenantes
Nous, ce qu’on veut, c’est un espace de travail précis, régulier, où l’on regarde concrètement où en est la mise en œuvre des 42 mesures, ça fera toujours un plus. Ce qui nous importe, ce n’est pas de dire si « c’est bien » ou « c’est mal », c’est de voir comment des mesures peuvent rapporter rapidement du positif concrètement et urgemment.
Durant les journées de l’ANRU il y a une chose qui est sûre — que ce soit pour le CIV ou pour l’ANRU — il faut absolument que les habitants, qui sont les vrais experts de leur territoire, soient pleinement parties prenantes.
Sinon, on passera à côté de nos objectifs. Nous sommes dans une période de crise politique profonde où on a plus que jamais besoin de redonner confiance dans la chose publique, dans la politique.
Avez-vous l’impression que la politique de la Ville est une priorité pour le gouvernement ?
Non. Enfin le CIV s’est tenu, après l’appel d’Epinay. Il avait été programmé, déprogrammé, deux fois de suite. Depuis 2017, ce n’est clairement pas une priorité pour le président de la République non plus. On a toujours l’impression d’attaquer l’Everest.
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Mais on va continuer. Chez Ville et banlieues, pour les 40 ans de notre association, il y a deux ans, on avait cette phrase qui résume bien notre état d’esprit : La banlieue n’est pas le problème, elle est la solution. Faisons République ensemble.
C’est ça qui nous porte. C’est ça qui nous aide à tenir. Être utiles aux habitants, faire en sorte que leur vie s’améliore, pas seulement dans 5, 10 ou 15 ans, mais maintenant, tout de suite. Il y a de la souffrance, il y a de la colère, et parfois, cette colère est mauvaise conseillère.
Propos recueillis par Halima Taieb-Amara