« Officialiser ce désintérêt de la politique de la ville en ne nommant même pas un secrétaire d’État… On s’est dit qu’au moins, ils allaient préserver les apparences, mais même pas », hallucine encore Ali Rabeh, le maire de Trappes (Yvelines). La composition du gouvernement de Michel Barnier, présenté le 21 septembre, a suscité la consternation et même « la colère » chez les élu.es des quartiers populaires.
L’association Villes et Banlieues qui regroupent des élu.es des quartiers populaires a, elle aussi, dit sa stupeur. « Ne pas prendre en compte les 6 millions d’habitant.es des villes populaires, c’est s’amputer d’une partie de la République, c’est laisser entendre que les tenants des discours les plus excluants auraient déjà raison », écrivent les élu.es dans un communiqué. Le 18 septembre, l’association exprimait déjà ses inquiétudes quant à l’intérêt porté à la politique de la ville lors de son Assemblée générale à Allonnes (Sarthe).
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Pire que du désintérêt, le maire de Trappes y voit une forme de mépris. « Franchement, le respect symbolique, ça compte. Le sentiment d’être indigne est puissant dans les quartiers politique de la ville. Il faut respecter la dignité des gens », tempête l’élu des Yvelines et coordinateur national de Génération.s.
Pour autant, Ali Rabeh n’est pas surpris. « Ça s’inscrit dans la continuité de ce qu’on a vécu depuis des années. Après les révoltes urbaines de l’été 2023, on a eu le Comité interministériel des villes. Après des mois et des mois de reports et de relances de notre part, il a fini par se tenir et il a abouti à des annonces creuses. Une vraie déception collective… », rappelle le maire de Trappes.
Des quartiers heurtés par la crise
Les problématiques ne manquent pourtant pas en matière d’éducation, de logement, d’accès aux soins… « Une réalité qui a été amplifiée durant la période Covid, avec une précarité et un ras-le-bol grandissants », souligne Ali Rabeh. Ce sont d’ailleurs dans ces quartiers qui abritent les travailleurs des emplois essentiels que les taux de mortalité ont été les plus élevés durant la crise sanitaire.
Les révoltes urbaines de l’été 2023 couvaient depuis des années, il y a une dégradation des relations police-population
Aussi, l’absence de réponse autre que sécuritaire après les révoltes urbaines qui ont été déclenchées par la mort de Nahel Merzouk ne passe pas. « Les révoltes urbaines de l’été 2023 couvaient depuis des années, il y a une dégradation des relations police-population. On peut l’améliorer à condition de le souhaiter et de mobiliser du courage pour traiter ce sujet. Mais personne ne le fait jamais », déplore le maire de Trappes.
Pour le maire de Grigny (Essonne), Philippe Rio, « la colère » est là aussi palpable, mais il garde quelques espoirs « quant à ce que Valérie Létard ait dans son portefeuille la politique de la ville ». La ministre du Logement et de la Rénovation urbaine fraîchement nommée vient du Sénat et a une connaissance des sujets et du terrain plus importante que ses prédécesseurs.
« C’est l’héritière de Jean-Louis Borloo, elle est acculturée à ces questions-là. Elle a d’ailleurs été très bien accueillie au congrès de l’Union sociale pour l’habitat à Montpellier, ce weekend », indique Philippe Rio.
La crainte d’une baisse des budgets alloués aux quartiers populaires
Une mince fenêtre d’espoir qui ne fait pas oublier les batailles à venir. « La question, c’est quels moyens vont être déployé et comment les élus concernés vont pouvoir arracher des arbitrages budgétaires, car le sujet est là aujourd’hui », insiste le maire de Grigny. Alors que le projet de loi de finances va être débattu au Parlement dans quelques semaines, les élus des quartiers craignent une baisse significative de leur budget.
« Les marges de manœuvre sont extrêmement étroites, on parle d’une baisse des crédits alloués à la politique de la ville de 14 % », s’inquiète le maire de la ville la plus pauvre de France métropolitaine.
Autre source d’inquiétude, la coloration extrêmement droitière du nouveau gouvernement. « On a idéologiquement des gens qui ne portent aucun intérêt aux quartiers populaires. Le fait qu’il n’y ait pas de ministère de la Ville n’est pas un oubli comme pour le handicap. Sur le handicap, ils ont fait une boulette, mais ils ne bougeront pas sur la politique de la ville. En revanche, il y aura un traitement sécuritaire », redoute Philippe Rio.
On a passé un cap dans l’invisibilisation des quartiers populaires
L’annonce de la composition de ce gouvernement représente une douche froide après la défaite relative de l’extrême droite aux législatives anticipées. « On a vécu la bulle des Jeux olympiques et paralympiques, il y a une surreprésentation des gens issus des quartiers populaires chez les médaillés. Ils ont chanté la marseillaise et ils ont fait chanter la marseillaise », veut rappeler le maire de Grigny.
Pour Philipe Rio, « on a passé un cap dans l’invisibilisation des quartiers populaires. Après le comité interministériel à Chanteloup-les-Vignes, on a redemandé avec l’association Villes et Banlieues un rendez-vous un an après pour savoir où en étaient les mesures qui avaient été annoncées. Le bilan, il est proche de zéro. Il ne se passe plus rien depuis longtemps ». Un constat aux airs de déjà-vu dont les élu.es craignent aujourd’hui qu’il se détériore.
Héléna Berkaoui