Sabrina, 33 ans, et Yacine, 34 ans, sont mariés depuis un peu plus d’un an. Mais chacun vit encore chez ses parents faute d’avoir trouvé un appartement, une recherche qui dure, pourtant les visites s’enchaînent.

L’union de Sabrina et de Yacine a été célébrée en septembre de l’an dernier, il y a un an et deux mois. Leur démarche pour trouver un logement commence donc six mois avant. Leur désir le plus cher : avoir leur petit foyer juste après la célébration de leur mariage. Sabrina, à ce moment-là, travaille en intérim en tant qu’assistante administrative et son mari Yacine est commercial en contrat à durée indéterminée (CDI). Avec un seul CDI, leur démarche est presque perdue d’avance. Alors, avant de se lancer dans la voie légale, Yacine décide de monter un dossier dans le privé avec une « fausse épouse » ayant un CDI. Une fois le dossier monté, celui-ci est soumis à une assurance dans les 48h. L’appartement leur est accordé, seulement un problème survient : la déclaration d’impôt de la « fausse épouse » ne colle pas avec sa fiche de paie. En effet, la jeune femme est commerciale et a donc un revenu fluctuant d’un mois à l’autre. Le dossier est bloqué et il le sera probablement pour d’autres appartements. Le couple abandonne cette voie et décide de passer par le chemin légal de la demande de logement.

C’est ainsi que commence le parcours du combattant pour eux. Sabrina et Yacine résident tous les deux dans le Val-d’Oise (95) et cherchent ainsi un logement dans ce département ou dans le secteur nord des Hauts-de-Seine (Colombes, Genneviliers, Asnières). Chacun dépose un dossier de logement social dans leur ville respective. En parallèle, Yacine dépose un dossier de 1% logement auprès de son employeur [Le 1 % logement est une contribution patronale qui a pour vocation de faciliter l’accès des salariés au logement, que ce soit par le biais de la location mais aussi de l’acquisition ou de la réalisation de travaux (en tant que locataire ou propriétaire occupant)].

« Au début, on a cherché par le biais de l’entreprise de Yacine. On a monté un dossier 1% patronal. Et malheureusement on ne lui proposait que des ‘déchets’, des appartements dont personne ne veut en gros » se souvient Sabrina. Concernant leur demande de logement social, le traitement n’est pas meilleur : « ça a débuté avant le mariage, car on avait déjà déterminé une date. On a commencé par un dossier social auprès de la mairie, six mois avant. C’est là que le parcours du combattant commence. Il faut relancer, essayer de pousser la mairie pour passer avant tout le monde, c’est ça l’enjeu » explique-t-il. Pour relancer et savoir où se situe son dossier, Yacine a sa technique « tu le fais physiquement, parce que ça ne sert à rien de le faire par courrier ou par téléphone. Donc clairement c’est de faire le relou et se présenter directement à la mairie. Et c’est toujours la même rengaine, j’ai besoin d’un truc, c’est urgent. Et on me répond ‘Ecoutez monsieur vous n’êtes pas le seul et surtout pas le seul à être dans l’urgence non plus’ ». La mairie leur explique qu’en effet les familles avec enfants, les sans-abri, les demandeurs d’asile par exemple, sont largement prioritaires et au final tout devient plus urgent par rapport à leur dossier. On leur donne donc un délai de trois à quatre ans pour obtenir un logement social.

Le même dossier a été rempli pour une demande auprès de l’employeur de Yacine. Yacine reçoit les premières propositions de logement, de trois bailleurs différents, un mois après le dépôt de son dossier. Il en reçoit d’ailleurs régulièrement par mail. Il est ensuite invité à visiter les appartements proposés en prenant systématiquement rendez-vous avec le gardien. Il se souvient du premier logement qu’il a visité seul (sa femme travaillait) « c’était dans le quartier du Luth à Gennevilliers. Le quartier, je le connais, et on connaît tous sa réputation. Pour te le décrire un peu, t’as toutes les fenêtres du rez-de-chaussée qui sont barricadées. Elle sont cassées aussi donc je suis rentré, j’ouvre la porte la première question que je pose à la gardienne c’est : ‘Est-ce que vous vous sentez en sécurité maintenant que vous avez des barreaux aux fenêtres ?’. Elle me répond ‘c’est un quartier très, très difficile où il y a une forte insécurité’. Il y a juste à voir les portes d’entrées des sas, il n’y a plus de fenêtres… Ils ne remplacent plus les fenêtres parce qu’aussitôt elles sont cassées par les jeunes du quartier. Les boîtes aux lettres sont dans un sale état, sans parler des odeurs dans l’ascenseur, dans le bâtiment… Soit disant c’était la partie la plus ‘haussmannienne’ du quartier, c’est-à-dire la mieux entretenue on va dire. Mais c’était un désastre. L’appartement avait deux ans. Ils ont rénové le quartier, c’était le couloir le plus récent de la barre. L’appartement était mort, je suis arrivé, les occupants étaient déjà sur place, ils n’avaient pas encore libéré l’appartement. Les meubles de la cuisine étaient déjà éclatés, les portes des armoires étaient tombées, c’était des armoires coulissantes. »

Yacine doit voir le même jour un autre appartement (plus ancien) dans un autre coin de la ville. Après voir vu l’état de ce premier appartement dit « neuf » il refuse de se déplacer pour le second logement.

En un an, le couple a visité une trentaine d’appartements. Le constat est qu’avec trois bailleurs différents « c’est toujours le même produit » raconte Yacine. Le couple n’obtient jamais satisfaction avec un budget de 700 à 800 € maximum. Soit on leur propose plus cher, soit le logement ne correspond pas à leurs attentes. Yacine et Sabrina commencent alors à se poser des questions et se demandent si tout cela est normal.

Rompus de la recherche d’appartement, ils prennent désormais des photos de l’état des lieux et vérifient sur Google Maps l’emplacement du logement avant de s’y rendre. Sabrina se souvient encore du dernier appartement qu’ils ont visité quand elle est passée en CDI, avec son 1% patronal « le locataire nous a accueillis et il nous a dit ‘oh là là vous êtes la quatrième personne, j’en ai marre!’ Il nous a fait donc monter, Il n’y avait pas de sécurité à l’entrée, pas d’ascenseur et c’était au 4e étage. Et là, dès que nous sommes rentrés, on a vu le lineau déchiqueté par terre, en face, la porte du salon est déchiquetée elle aussi, on voyait le carton… Les portes étaient en carton. Ils avaient un chien qui avait a tout bouffé. Et ça se voyait qu’il y avait de l’humidité partout. C’était une catastrophe, franchement, il y avait tout à refaire. Et le pauvre essayait de nous trouver des avantages ‘oui vous avez la belle vue sur la tour Eiffel’ juste pour qu’on y habite, il voulait s’en débarrasser absolument! Il y avait le meuble de la cuisine qui était tombé, ça avait laissé une trace sur le mur, c’était horrible! Dans la chambre, il y avait de la moisissure dans les conduits d’aération… ». Le couple a minutieusement pris les photos du recoin de toute la maison. Et là, c’est une fois de trop pour eux.

Les visites se sont enchaînées depuis un an, et pourtant chacun vit de son côté chez ses parents. En semaine, après le boulot, chacun rentre chez papa, maman. Et le week-end, Sabrina rejoint Yacine dans la maison de ses parents. Comment vivent-ils cette séparation temporaire et qui dure dans le temps ? Et pourquoi ont-ils fait ce choix ? Yacine explique qu’ils ont des familles compréhensives et conciliantes qui les acceptent à la maison. Ils auraient aimé que Sabrina le rejoigne dans la grande maison de ses parents, mais celle-ci évoque plusieurs raisons contre.

Sabrina cherche notamment de l’intimité dans un espace privé, et vivre chez les beaux-parents ne remplit pas cette condition. De plus, il n’y a pas de transport à proximité : de chez ses parents elle met vingt minutes pour se rendre au travail, tandis que de chez ses beaux-parents elle mettrait une heure. Le week-end, cela ne la dérange pas de venir rejoindre Yacine dans la grande maison familiale, cependant en semaine c’est retour au foyer de ses parents. Mais le couple voit bientôt arriver le bout du tunnel pour se sortir de cette situation.

Depuis que Sabrina est passée en CDI en juillet dernier, le couple a décidé de s’orienter vers le privé où ils ont plus de choix, avec un meilleur produit correspondant à leurs attentes. Ils ont plus d’opportunités. Les agences acceptent de plus en plus leur dossier. Ils ont désormais un dossier carré « On se donne la possibilité de choisir un bon produit » explique Yacine. Leur « deadline » est fixé pour décembre, ils se donnent ainsi le temps de bien choisir pour enfin construire leur foyer… à deux. « Tout ça nous a aidé à savoir ce qu’on veut, c’était quand même un bien » conclu Sabrina.

Chahira Bakhtaoui

Articles liés

  • L’urgence d’apprendre à nager en Seine-Saint-Denis

    Dans le cadre de l'opération "savoir-nager", quatre bassins éphémères vont se relayer tout l'été dans différentes communes de Seine-Saint-Denis pour enseigner la natation dans le département le plus carencé en infrastructure, où un élève sur deux ne sait pas nager en entrant au collège. Reportage.

    Par Meline Escrihuela
    Le 28/07/2021
  • La solidarité sur tous les champs à Villetaneuse

    #BestofBB À Villetaneuse, les générations se mêlent autour des potagers solidaires et du cinéma. L'association l'Autre champ et le collectif du Ver Galant organisent des distributions de fruits et légumes, des ateliers jardinages, des séances de cinéma pour faire éclore le lien social dans cette période de pandémie. Reportage.

    Par Eva Fontenelle
    Le 27/07/2021
  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021