Sur la place du 8 mai 1945, le paysage est fendu par les trois fourgons de police stationnés près de la station de tramway. Les forces de l’ordre sont là pour s’assurer que ce premier jour de déconfinement se déroule selon le respect des règles, à commencer par celle qui stipule que le port du masque est obligatoire dans les transports.

Dans les rues du centre-ville de Saint-Denis, les gens marchent et se promènent. Certains portent des masques chirurgicaux, d’autres des masques en tissu, des colorés ou des fleuris, d’autres encore ne portent rien. Les masqués et les non-masqués se côtoient. Ici, le lundi est le jour de fermeture hebdomadaire des commerces, ouverts la veille. Mais, contexte exceptionnel oblige, la plupart des enseignes ont ouvert leurs portes pour fêter cette espèce de retour à la liberté.

C’est le cas de Go Sport, une des plus grandes boutiques du centre piéton. Après les masques, voici un autre signe distinctif de la société déconfinée : les gens font la queue à l’extérieur, pour rentrer dans le magasin. La distanciation est bien respectée et les règles rappelés par des barrières et des affichettes : « Merci de respecter 1 mètre de distance », « Port du masque obligatoire », « Cabines fermées ».

La devanture du magasin Go Sport, le 11 mai 2020 / (C) Chahira Bakhtaoui

Quand on entre, un vigile s’assure du filtrage et du gel hydroalcoolique est disponible. On se croirait presqu’à l’entrée d’une boîte. « Pas de masque, pas d’entrée ». Un homme se voit d’ailleurs refuser l’accès. « Désolé monsieur, si vous n’avez pas de masque vous ne pouvez pas entrer », lui rétorque le vigile. Le trentenaire éconduit répond très calmement : « Ah oui mais vous avez tout à fait raison. Je n’ai pas de masque, je n’entre pas. Félicitation à vous, c’est rare, des magasins qui respectent à la lettre les règles de sécurité ».

A l’intérieur, par contre, les employés ne portent pas de masques. Seuls les clients le portent. Un d’entre eux l’enlève même sitôt entré dans le magasin.

Le lundi, c’est toujours calme ici

Des règles plus ou moins strictes qui ne sont pas adoptées de la même manière par tous les commerçants du coin. Un peu plus loin, dans la boutique de prêt-à-porter Miss Love, le propriétaire des lieux Imran et sa vendeuse portent des masques. Ils ont ouvert leurs portes à 11 heures, pour la première fois depuis le début du confinement. Et il perçoit le caractère singulier de cette journée.

« C’est comme dans un rêve, on marche dans le brouillard, raconte l’homme de 52 ans, installé depuis deux ans à Saint-Denis. Ça fait un peu bizarre de voir les gens cachés derrière un masque. Ici, quand on voit quelqu’un masqué, on se demande ce qu’il veut… D’ailleurs, la première personne qui est entrée ce matin est venue voler ! Elle était masquée et capuchée. »

Même après cette péripétie, la journée n’a pas été un retour fastueux aux affaires. « Jusqu’à maintenant, on a vendu à peine six articles, compte-t-il. Mais c’est normal, c’est le premier jour du déconfinement, c’est le Ramadan… Et puis, le lundi, c’est toujours calme ici. »

Je continue mon exploration en me dirigeant vers la halle du marché – fermé – et la très connue place de la République, qui fourmille habituellement de monde. Les vendeurs à la sauvette sont de retour. Et alors que j’achète trois bottes de menthe à l’un d’entre eux, quelques minutes plus tard, son cageot est entre les mains de la police. Et puis, les dragueurs à la sauvette aussi sont là… Malgré mon superbe masque fleuri bordeaux à en faire fuir plus d’un, un homme me suit à vélo sans me lâcher du regard en me disant que je suis « trop belle »…

Le regard, oui c’est tout ce qu’il reste à voir sur mon visage masqué. Décidément, tout ou presque revient à la normale. Quelques mètres plus loin je vois le supermarché Oh Halles avec une queue interminable, et plus loin encore le bureau de transfert d’argent et de change Ria. Il ne fait pas bon de changer sa monnaie ou d’envoyer son argent au bled en ce premier jour de déconfinement, il y a tout autant une longue queue à l’extérieur.

Les commerçants ont fait des efforts

Le summum de ma visite a toutefois dû attendre mon arrivée sur la mythique rue de la République. J’écarquille les yeux. La rue piétonne est noire de monde. Le KFC qui fait l’angle est toujours fermé et quelques groupes de jeunes sont appuyés contre ses murs. Quelques magasins sont ouverts par-ci par-là, essentiellement des petits magasins de prêt-à-porter, de produits de beauté, des barbiers et des primeurs.

Distanciation oblige, un barbier fait attendre ses clients à l’extérieur et la devanture est à moitié fermée par son rideau de fer. Dans le magasin Crazy Pouss, les employés sont équipés de visières.

On dirait que la vie a repris son cours avec quelques mesures de sécurité mais les avis des passants sur ce premier jour de déconfinement sont mitigés. Pour Dallo, 48 ans, que je croise à Sephora, « ça fait bizarre quand même, après deux mois de confinement. » La jeune femme, Atsem dans les écoles, trouve qu’il y a « moins de monde dans les transports, comme dans la ligne 13 que je prends. » Et elle attend la suite : « On verra bien la semaine prochaine. Il faut vivre avec maintenant et se protéger… »

Myriam, elle, n’est pas surprise de voir Saint-Denis prise d’assaut. « Déjà pendant le confinement, je voyais des groupes de cinq ou six personnes se balader comme si de rien n’était, sans masques », déplore-t-elle. Technicienne de laboratoire dans un hôpital, la jeune femme de 20 ans a mal vécu ces scènes : « C’est un peu énervant quand tu vas travailler et que tu vois d’autres personnes se balader sans penser aux autres. Je pense qu’ils n’ont pas assez conscience de ce qui se passe. »

Les masques sont super chers

Elle qui travaille dans le milieu hospitalier constate aussi que les consignes sanitaires n’ont pas toutes été bien transmises : « Ce qu’il aurait été bien de faire, juge-t-elle, c’est d’expliquer comment porter un masque. Parce que c’est bien de porter un masque, mais si c’est pour le mettre sous le nez ou sous la bouche, ça ne sert pas à grand-chose. Ce n’est pas ‘je le mets et une heure après, je le touche’. Ou ‘je me gratte le visage’ juste après. Et c’est pareil pour les gants… »

Quant à Othman, portant un élégant masque noir étiqueté d’un petit drapeau bleu blanc rouge, il est étudiant en DUT Technique de commercialisation. Il a 21 ans et habite seul à Saint-Denis. Il est sorti juste pour faire des courses pour lui et son grand frère. Il pense que « le déconfinement est une bêtise. On n’aurait pas dû se déconfiner maintenant. On aurait dû attendre que le taux de mortalité chute, qu’il n’y ait plus de cas. Là il y a du monde et c’est très bête car je remarque que beaucoup ne portent pas de masques ou les portent mal.

Et puis, je trouve que les masques sont super, super chers. J’en ai acheté deux pour 12€. Ça va, comparé à des gens qui achètent des jetables à 65€ la boîte de 50, si je ne me trompe pas. En rentrant je lave mon masque avec de la lessive Ariel et quand ça sèche, je le repasse ». Malgré le déconfinement, Othmane craint une seconde vague de contamination, il continuera donc à restreindre ses sorties et passera ses examens à l’abri, chez lui devant son écran. Pendant ce temps-là, la vie continue à Saint-Denis…

Chahira BAKHTAOUI

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