La dernière fois que je suis allée acheter ma presse au kiosque, j’ai été interpellée par deux choses. D’abord par le vendeur, le cutie (expression puisant ses racines américaines désignant celui qui est mignon, en l’occurrence le vendeur de journaux), s’était soit Benjamin buttoniser (expression faisant référence à L’étrange histoire de Benjamin Button, un film dans lequel le héros vieillit en rajeunissant) ou bien il avait pris la relève de l’employé qui était la depuis… euh… depuis trop de temps, voilà.

Mais j’ai surtout été marquée par les titres accrocheurs d’une certaine presse, comme Psycho dont Paaaaatriiiiiick Bruel, en une, apaisé, sauvé et optimiste clamait : « J’ai enfin assumé mon côté femme, je souris à la vie ». Pour Cosmo : « les hommes se féminisent, youhou, votre amoureux ne pourra que mieux vous comprendre, jouez aux jeux concours et gagnez une séance manucure-pédicure- cyanure à deux, parce qu’à deux, ben, c’est mieux ». Et pour Elle : « Petit budget ? Comment relooker votre amoureux avec vos vêtements ? ».

En long, en large et en travers de la gorge, l’homme se féminisait et pas que depuis Beckham (qui tombe, se recoiffe puis se relève, l’animal) et ses cheveux parfaits avaient signé au PSG. Non, apparemment, c’est ancré dans la presse, la télé, la réalité et j’ai donc tâté le terrain, histoire de savoir ce qu’il en était plus ou moins réellement.

J’ai demandé à des femmes de plusieurs générations et de milieux différents ce qu’elles pensaient de la féminisation de lʼhomme. Pour la femme de mon prof de marketing, la cinquantaine: « tout n’est qu’une question d’éducation, mais effectivement, les mentalités des hommes ont évolué. Si un fils voit son père tenir la porte aux dames, il fera de même … mon aîné est cependant bien plus à fleur de peau que mon cadet (…) De toute façon, avec le temps, j’ai appris à ne pas juger les uns et les autres ».

Et elle se lança dans une longue tirade élogieuse de son mari et ses fils que j’ai écouté parce que derrière chaque homme se cache une femme, spécialement dans le cas de mon prof. Et aussi parce que marketing, c’est coeff 5. Dans le cas d’une amie maman d’une petite fille : « Définitivement. Avant, mon mari ne comprenait pas certaines de mes réactions, ce qui n’est plus le cas maintenant. Il est beaucoup plus à l’écoute et c’est génial…». La sonnerie de son téléphone interrompt sa phrase. « Oublie ce que je viens de dire : cette ordure, car sache qu’il est un déchet mi- humain, mi- chien, cette ordure vient de bloquer les prélèvements de l’institut d’épilation. Il a dit que ce n’est pas parce que c’est la fin de la trêve hivernale qu’il fallait que je me sente exister ! L’enfoiré ! »

« Les vrais bonhommes sont morts en même temps que Grosquick »

Pour ma fidèle amie Sarah : « Tu veux mon avis ? Avant les mecs ne devenaient pas hystériques lorsque tu ne répondais pas à la première sonnerie de ton téléphone, ils n’envoyaient pas des textos aussi longs qu’un roman s’ils avaient quelque chose à te dire, ils parlaient en face à face et ne te souhaitaient pas la mort non plus par sms. Le pire c’est que devant leurs potes, ils caractériseront ce genre de comportement de « trucs de meufs ».Et tu sais quoi d’autre ? Les vrais hommes tenaient leurs paroles. Comme nos pères, ils allaient au charbon et n’avaient pas peur de travailler dur et de relever les manches pour être à la hauteur de leurs ambitions. Maintenant, ils travaillent a moitié et abandonnent dès qu’il faut faire des sacrifices. C’étaient ça les vrais hommes, si tu veux mon avis ». Tandis que pour ma collègue MiniMyr, diminutif de mini Myriam (elle mesure 1m52, mais a une grande gueule de 16 km) : « les vrais bonhommes sont morts en même temps que Grosquick (grand frère de Nesquick). Cherche pas à comprendre ».

Je n’ai pas cherché à comprendre. Mais pour tâter le terrain, j’ai accepté l’invitation à dîner d’un ami d’ami et je me suis retrouvée au sein d’un restaurant arborant une immense carcasse de dinosaure pendue au plafond qui m’a fait de l’oeil toute la soirée. Bref, nous entamons la discussion et il s’avère que mon prétendant est une véritable pipelette. Il mʼexplique son parcours scolaire brillant d’énarque, ses multiples stages à l’étranger et son obtention d’un poste important au sein dʼune des plus grandes boîtes françaises « une fierté », me dit il l’œil brillant.

Jusque-là, RAS, tout va bien, mais d’un coup il se met à me parler de sa mère. La gorge serrée, les larmes dans la voix, il la raconte. Sa disparition l’atteint, sans elle, plus rien nʼest pareil, elle l’a élevé comme un fils, oui, mais surtout comme une amie, une confidente… Son émotion me bouleverse, et, dans un souffle, je lui demande ce qu’il l’a emporté. « Une mutation », répond-t-il, l’air solennel. Une mutation ? Je me suis demandé si sa mère était une tortue ninja.

En fait, non. « Elle a été mutée en banlieue pour son travail. Du coup, je la vois beaucoup moins et je t’avoue que je le vis plutôt mal », me confit-il, la voix tremblante. Et pour donner encore plus de véracité à ses propos, il me montre une vidéo dʼelle, prise de son iPhone. On la voit jouer au golf, riant aux éclats, heureuse « C’est une excellente joueuse de golf. Et elle met tout le temps la balle dans le trou! Regarde… attends, ça arrive… regardes, tu regardes? Attends… c’est là ! C’est là ! Et paf, dans le mille!  ». Il exulte.

« J’arrive a un stade de ma vie où je veux des enfants »

Et paf dans le mille? Il a dit et  « paf dans le mille »? Une mutation? Je tiens à préciser que lorsque j’ai affaire à ce type de situation, je suis généralement incapable de rétorquer quoi que ce soit et il m’arrive aussi de perdre mes réflexes psychomoteurs pendant un laps de temps. Mais c’est éphémère donc ça va.

– J’arrive a un stade de ma vie où je veux des enfants, enchaîne-t-il, retrouvant un ton sérieux et affichant l’air grave qui habitait son visage.

 Humm, je comprends…

– Non, tu ne peux pas comprendre! Personne ne peut comprendre combien jʼen souffre

– Ok…Mais tu sais, tu es jeune, tu n’as que 26 ans et…

 Non ! J’ai mon horloge biologique qui tourne et selon une étude de l’université de Cambridge, seuls 30% des hommes qui…

Non mais Ryad, tu n’as pas dʼhorloge biologique qui tourne, tu es un homme et tu es jeune, trouve dʼabord une fille qui te convienne, prends tes médocs, détends toi !

Mais qu’est ce que tu en sais ? Le temps presse, je ne sais pas de quoi demain sera fait, tu sais toi, hein? Tu sais ?, dit-il complètement hystérique. Il reprend son souffle, défait le premier bouton de sa chemise. De toute façon, je pense à lʼadoption. Ou à une mère porteuse. Ou au deux, au pire.

Mais t’es complètement taré … vous êtes en coloc dans votre tête, c’est l’auberge espagnole, c’est ça en fait…

Tu ne comprends rien ! Personne ne comprend rien ! il me faut une descendance ! Une descendance !

Puis il a pris sa tête entre sa main en murmurant diaboliquement « une descendance, une descendance…il me faut une descendance ». Jʼai fui. Sous les yeux du dino accroché au plafond, j’ai trouvé un prétexte et j’ai fui direct. J’aurais dû m’en douter de toute façon, un mec qui m’emmène manger dans le cimetière de Jurassic Park, c’est mauvais signe.

J’ai pris le métro pour rentrer chez moi et toute cette histoire de féminisation de l’homme me trottait dans la tête. Entre ce mec qui me parlait adoption, horloge biologique, les avis des filles et les titres de la presse, je me disais qu’on était mal barré.

Un couple dénué de toute pudeur qui s’enlaçait devant moi entretenait une discussion animée. Entre deux roulages de pelle, la fille avait l’air contrarié. Dans l’état d’esprit dans lequel j’étais, je m’amusais a imaginer leur dialogue :

Lui: Tu sais chérie, tu me dis si ça va trop vite entre nous… je m’attache a toi, je nʼai pas envie de brusquer les choses.

Elle: Non, ça va, la vie est tellement belle avec toi…

Lui: Oui, mais tout nʼest pas qu’une question de beauté, il faut savoir être pragmatique.

Elle: Je tʼassure, tout va bien, ne t’en fais pas.

Lui: Tu auras des envies d’enfant un jour…et honnêtement, je ne me sens pas prêt.

Elle: Oui, mais pas maintenant, nʼais aucune crainte.

Lui: Ce sont tes craintes dont je parle. Ces craintes que tu refoules, tu ne veux pas te l’avouer, je le sais.

Elle: C’est quoi ton problème ?! Je ne comprends rien à ce que tu racontes !

Lui: Tu parles de ton problème! Jʼanticipe tes réactions, ce qui est une preuve d’amour et de connaissance de sa partenaire. Congèle tes ovules, ça peut être une option.

Elle: Exactement! Rien d’autre que ta partenaire! Pas ta femme, ni ta future femme, encore moins la mère de tes enfants, ta partenaire !

Lui: Je pense qu’on devrait remettre des capotes quand on fait l’amour. Et qu’on devrait voir un thérapeute de couple.

Elle: Une partenaire!! J’suis qu’une putain de partenaire! On se fréquente depuis deux semaines !

Lui: Tout va trop vite entre nous de toute façon. Je ne couche jamais le premier mois normalement. Je ne présente jamais Raminagrobis non plus.

Elle: Tu ne présentes jamais ton chat?!!

Lui: Je te vois venir. Ne blâme pas le chat. Il n’y est pour rien.

J’arrive à ma station. J’en conclus qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer et que, parfois, il y a des problématiques qui n’en sont pas. Cela ne sers à rien de se prendre la tête. C’est un truc de mec.

Hadjila Moualek

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