J’ai été élevée dans une petite ville ouvrière de province proche de Paris. Une ville sinistrée par de nombreuses fermetures d’usines. D’abord, j’ai vécu dans une résidence privée avec un terrain de tennis, deux rangées de peupliers d’Italie qui formaient un joli couloir de verdure. On était parmi les rares Maghrébins du quartier. On côtoyait des profs, des policiers, des ouvriers, des jockeys, des secrétaires. Bref ! Une vraie mixité sociale.

Puis ce fut la vie en HLM. Une vie différente, des gens différents. Plus de peupliers, ni terrain de tennis. Mais quelques enfants comme moi, originaires d’Algérie. Ce n’était pas un ghetto, mais un quartier modeste tout simplement. Cela me faisait drôle de vivre avec des petits Algériens comme moi, et j’en étais contente.

Au collège, certains profs nous martelaient de temps à autre des phrases types : « Aucun de vous n’aura le bac. » Ça me révoltait. Moi, je voulais faire des études. Mon père me répétait que je serais un jour ingénieur. Sinon, j’irais garder des chèvres en Kabylie. Alors pour moi, ces profs étaient des fous, des sortes de voyants qui auraient cassé leur boule de cristal. Car je n’avais pas envie de finir ma vie avec ces petits quadrupèdes aussi mignons soient-ils.

En seconde, rebelote. Un prof nous répétait qu’on ne pouvait pas tous faire des études et travailler dans des bureaux. Et qu’il fallait bien fournir à la France des boulangers, des bouchers et des ouvriers pour contrer une possible pénurie. Qu’il n’était pas trop tard pour faire un BEP… Il n’avait qu’à y aller, lui, en renfort dans les usines françaises. Je doute fort qu’il donne les mêmes conseils à ses propres enfants.

Et puis j’ai grandi, j’ai obtenu mon bac et j’ai accompli mon rêve, celui de venir étudier à Paris. Ma banlieue étant devenue étroite pour moi, je voulais découvrir le monde. Et pour moi, le monde, c’était Paris. J’étais heureuse d’apprendre les lois de notre pays, de côtoyer des gens que je n’aurais pas connus en d’autres lieux. Des Américains, des Allemands, des Chinois, des juifs, des Flamands, des Arabes riches, des enfants de ministres et de députés. Enfin le monde s’ouvrait à moi. J’ai découvert les plaisirs de la vie parisienne, les beaux magasins, les restos, le raffinement.

A la fac, on nous prédisait un bel avenir et on nous qualifiait d’élite de la nation. Mais le marché du travail ne l’entendait pas de cette oreille et nous résistait. Je ne sais pas pourquoi certains profs passent leur temps à faire des prédictions idiotes.

Telle une touriste éternelle, j’adorais et j’adore encore errer dans les rues de la capitale, admirer ses monuments et me balader dans ses parcs. Finalement, je me suis installée à Paris, et j’ai connu les joies de la colocation. Puis je me suis retrouvée dans une petite ville limitrophe avec un château-fort et un joli bois. J’étais devenue presque une bobo. Mais au fond de moi, je restais une provinciale.

Bien que toujours éprise de Paris, je garde un lien très fort avec la ville de mon enfance. Petit à petit, celle qui m’a vue grandir a changé. Beaucoup de Français sont partis, avec leurs boucheries et leur Monoprix. Elle s’est mise à faire du discount et du halal. Elle a accueilli de nouveaux arrivants venus d’ailleurs, et s’est enrichie de nouveaux parfums. Dans la ville où je vis, dans mes amitiés et ma vie, j’ai rarement l’occasion de rencontrer les gens de « chez moi », de fréquenter des épiceries orientales ou des marchés populaires.

Alors parfois, je ressens ce manque et promets de retourner sur les pas de mon enfance. Mais prise par le temps, la vie, je repousse l’échéance. Quand cette ambiance, soudain, me manque trop, se rappelle à moi comme un besoin impérieux, longtemps enseveli. Alors j’y retourne avec beaucoup de plaisir.

Tassadit Mansouri

Précédentes chroniques à l’occasion des Cinq ans du Bondy Blog :
L-impression-d-être-dans-une-cellule (par Anouar Boukra)
Notre-banlieue-est-suspendue-à-un-fil-et-ce-fil-se-tend (par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah)
Je-suis-fière-de-dire-que-je-suis-une-jeune-de-banlieue (par Farah El Hadri)
J-ai-reussi-a-partir-a-me-sauver (par Malik Youssef)

Tassadit Mansouri

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