Un peu distraite, Marta trébuche et tombe à genoux, au milieu de la rue. Elle essaie de se relever mais elle découvre, abasourdie, qu’elle n’y arrive pas. Elle ne pourra pas marcher pendant de nombreuses semaines mais son voyage homérique vient à peine de commencer. Point de départ : l’hôpital. À la « douane », on lui demande le « passeport », son numéro de sécurité sociale. Marta fournit une attestation car elle n’a pas encore reçu sa carte Vitale. Premier ennui : elle découvre que son numéro n’est pas valide. Il s’agit de chiffres provisoires obtenu lorsqu’elle est arrivée en France après d’interminables visites à la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM). «Avez-vous une fiche de paie ? », lui demande-t-on. « Bien sûr ! » répond Marta. Mathieu, son petit ami qui l’accompagne, retourne à toute vitesse chez elle à la recherche du dit document. Nouvelle consternation : le numéro qui figure sur sa fiche de paie n’est pas valide non plus.

Heureusement la priorité passe de l’insignifiant document au pied souffrant de Marta. Quinze jours de repos au moins. Marta téléphone à son travail afin de prévenir ses employeurs et pour être informée des démarches à suivre, mais, là encore, elle n’obtient pas de réponse.

Mathieu prend le relais et c’est alors que commence la deuxième partie du voyage, tandis que Marta reste à la maison telle une sirène échouée sur leur île cloisonnée. À l’Assurance maladie, Mathieu découvre que Marta n’a pas le droit de recevoir la prestation, bien qu’elle travaille en France depuis longtemps. La raison ? Marta n’a pas de numéro de sécurité sociale (ce qui ne l’empêche pas de cotiser chaque mois). Tout semble être de sa faute : l’employeur n’est pas tenu de vérifier les attestations au moment du recrutement ; c’est le travailleur qui doit présenter ses bulletins de paie à l’Assurance maladie pour avoir le droit d’être remboursé. Personne ne le lui avait dit.

Avec la tranquillité de celui qui sait que tout n’est pas perdu, Mathieu remet des dossiers, demande des attestations aux employeurs de Marta et, après deux jours de petits problèmes et de légers contretemps d’un guichet à l’autre, il réussit à ce que les droits de Marta soient reconnus. Aujourd’hui, elle n’a toujours pas été remboursée. Par ailleurs, l’Assurance maladie est revenue vers elle pour réclamer, à nouveau, ses bulletins de paie. Elle a aussi reçu une lettre qui atteste qu’elle n’a pas le droit d’être payée car elle n’a pas travaillé plus de 200 heures au cours des trois derniers mois.

« C’est une blague ! » crie-t-elle, désespérée. Marta répond par une lettre signée détaillant toutes les heures pendant lesquelles elle a travaillé et cotisé. La dernière fois qu’elle y est allée pour demander des informations, on lui a promis qu’elle recevrait des nouvelles à compter d’un mois. Marta a également fait la demande pour obtenir la Carte Vitale – encore une fois – et les codes d’accès au site Amelie.fr. Pour le moment, elle n’a encore rien reçu.

Le sol était enneigé lorsque Marta est tombée. Elle est maintenant convaincue que des fleurs auront éclos sur les pelouses avant que l’argent ne soit déposé sur son compte bancaire. Son voyage n’est pas encore fini. Dans l’océan des travailleurs français, voguent de nombreux migrants qui pensent se trouver à bord d’un solide bateau, mais qui découvrent qu’il s’agit d’un radeau lorsqu’ils tombent malades.

Hania est arrivée d’Algérie il y a cinq ans. Mariée avec un enfant, cela fait trois ans qu’elle travaille dans la même entreprise. Au début de l’année, elle a dû subir une intervention chirurgicale. « Tout était prêt », rapporte-elle. Mais elle a découvert que son numéro de sécurité sociale n’était pas correct. Résultat : elle a dû supporter toutes les dépenses. Hania a depuis été remboursée du coût de l’opération. Mais, l’entreprise pour laquelle elle travaille n’a pas encore corrigé son numéro, ce qui signifie qu’Hania n’a pas pu recevoir ses droits de congé maladie. Et les ennuis ne s’arrêtent pas là. Hania a le droit à la mutuelle de l’entreprise mais, bien qu’elle ait envoyé tous les formulaires, son mari et son fils n’y sont pas encore inclus.

Neldy est si profondément attachée à la France qu’elle n’envisage pas une seconde de retourner vivre en Equateur. Cela fait huit ans qu’elle y travaille. Il y a quelques jours elle a eu besoin d’un IRM qui a coûté 300 euros. Elle n’a aucune idée du pourcentage que pourra couvrir la mutuelle de son mari, dont elle bénéficie. Même si elle sait que la clinique où elle a passé l’examen applique des tarifs assez élevés, elle trouve incroyable de devoir dépenser autant d’argent pour un examen qui est entièrement gratuit dans bien d’autres pays.

Arriver en tant qu’étudiant, puis rester pour travailler est une situation courante pour les immigrés. Mais cela suppose de changer de statut social et de prendre le risque de tomber, au passage, dans le néant bureaucratique. Siumey était auparavant couverte par une mutuelle étudiante (LMDE), mais une fois qu’elle a commencé à travailler – il y a deux ans -, la sécurité sociale l’a oubliée. Elle a déjà perdu le compte des mois passés à attendre que son dossier soit traité. Pendant ce temps, elle continue de travailler et de cotiser pour les services médicaux. « Nous n’en avons jamais fini avec la paperasse », ajoute cette émigrée cubaine, qui constate que c’est encore pire pour les gens qui ne sont pas de l’Union européenne. « Je n’ai jamais été en mesure de donner un numéro de sécurité sociale, dit-elle, et mes employeurs ne s’en sont jamais souciés. »

Heureusement il y a des entreprises qui se préoccupent de la situation de leurs employés, dans une certaine mesure. Toni a eu de la chance : son entreprise lui avait expliqué le processus à suivre auprès de l’Assurance maladie. Et il l’a fait ; mais ce n’est pas assez. Pendant plusieurs mois, il s’est rendu régulièrement à la CPAM. « Il manquait toujours quelque chose et le service est si lent », explique le jeune Espagnol. Malgré les informations que lui a fournies son entreprise, Toni s’est tout de même retrouvé confronté à la complexité du système de santé français. « Je n’avais jamais entendu parler du médecin traitant. J’en ai découvert l’existence lorsque je suis allé chez le médecin et que j’ai dû payer une somme importante. »

Malheureusement Marta, Hania, Neldy, Siumey et Toni ne sont pas les seuls étrangers plongés au cœur du vaste et incompréhensible système bureaucratique français, dans lequel on ne sait jamais quel bateau prendre. Les employés de l’Assurance maladie confirment ouvertement qu’il y a toujours beaucoup de documents à remplir, envoyer, retourner, signer… « J’ai aussi eu des problèmes pour me faire rembourser la dernière fois que je suis tombée malade », reconnaît une souriante fonctionnaire de la Caisse primaire d’assurance maladie d’Aubervilliers.

Tous les chemins mènent à Rome, ou plutôt, pour les voyageurs malades, à la porte de la CPAM du quartier. Cette bureaucratie épuisante et complexe comporte une difficulté supplémentaire pour les étrangers qui n’ont pas toujours les réseaux sociaux nécessaires pour s’y retrouver. Beaucoup d’entre eux sont obligés de retourner travailler sans être guéris ou rencontrent des difficultés financières en raison de l’argent qu’ils ont dû investir, pour leur santé, et qu’ils ne pourront pas récupérer.

Beatriz Alonso

Paru le 12 mars

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