Être étudiant.e en 2021, c’est passer ses journées devant l’ordinateur à suivre des cours sur Zoom, troquer les soirées étudiantes contre des séries Netflix, les amphis bondés contre la solitude d’un logement Crous, et pour beaucoup remplacer la cantine scolaire par l’aide alimentaire. C’est vivre ses relations à distance, annuler son Erasmus, remettre en question ses études, renoncer à ses projets.

Depuis un an, les jeunes ne comptent plus les raisons d’aller mal. Depuis le début de la crise, ils seraient 43% à présenter au moins un trouble de santé mentale, selon une étude réalisée par le Centre national de ressources et de résilience (CN2R) auprès de 70 000 étudiants.

Face à cette détresse et après les tentatives de suicide de deux étudiants à Lyon en janvier dernier, plusieurs annonces ont été faites par le gouvernement : la mise en place d’un chèque psy qui donne droit à trois séances gratuites et un investissement de 3,3 millions d’euros qui prévoit la création de 80 postes de psychologues.

Mais certains collectifs estiment la réponse insuffisante. Sur une vidéo épinglée sur leur compte Twitter, Génération sacrifiée pointe plusieurs dysfonctionnements : les BAPU (Bureau d’aide psychologique universitaire) sont saturés, les délais pour obtenir un premier rendez-vous varient entre 3 et 6 mois et la France ne compte qu’un psychologue pour 30 000 étudiants, soit vingt fois moins que les préconisations de l’IACS, l’association qui accrédite les services de santé mentale universitaire dans le monde.

 

Des hashtags qui racontent le mal-être d’une jeunesse fragilisée

Pour alerter les pouvoirs publics, les campagnes se multiplient sur les réseaux sociaux. #Etudiantsfantômes, #etudiantsendetresse, #générationsacrifiée ou encore #soutienétudiant… Derrière ces hashtags, des avalanches de témoignages qui racontent le mal-être d’une jeunesse fragilisée : “J’ai dû suivre un traitement avec antidépresseur, puisque je ne voyais aucune perspective d’un avenir meilleur. J’ai enchaîné les crises d’angoisse pendant des semaines, perdu et isolé dans un monde qui me dépasse”, raconte par exemple Julien, étudiant à Toulouse, sur la plateforme de témoignages Étudiants fantômes.

Je prends même plus le temps de m’habiller correctement, tous les matins je veux juste rester sur mon lit comme si j’étais sans vie. 

“Nous avons créé cette plateforme pour regrouper les messages qui circulent sur les réseaux et éviter qu’ils ne tombent dans l’oubli”, explique Sacha, fondateur de ce site Internet, créé à la mi-janvier. Certains messages sont des appels à l’aide laissés par des anonymes : “Je prends même plus le temps de m’habiller correctement, tous les matins je veux juste rester sur mon lit comme si j’étais sans vie” ; “C’était censé être l’une des meilleures années de ma vie mais elle s’est avérée être la pire.” ; “Je ne sais pas combien de temps on peut vivre en ayant l’impression d’être mort. Si je réussis à passer l’orage, je suis certain que je garderai des séquelles. Serais-je un jour de nouveau ce jeune homme qui veut changer le monde ?” 

#Jassumelapsy, une campagne pour déstigmatiser la santé mentale

Dans le sillage de cette libération de la parole, une campagne voit le jour fin janvier : #Jassumelapsy. Lancée par la plateforme de téléconsultation Qare, cette opération vise à déstigmatiser les troubles de santé mentale. Sur les réseaux sociaux, ils sont des milliers à avoir posté leurs portraits pour crier haut et fort qu’ils assument leur thérapie.

Parmi ces visages, Florine Clément, étudiante infirmière à Nancy qui a posté sa photo assortie d’un message : “Non je ne suis pas folle, j’ai juste appris à demander de l’aide”. Depuis septembre, la jeune femme a décidé d’aller voir une psychologue et déplore qu’autour d’elle, trop de jeunes tentent de gérer seul leur mal de vivre.

“La santé mentale a trop longtemps été reléguée au second plan. Si le Covid aura eu au moins un aspect positif, c’est de mettre cette problématique sous le feu des projecteurs”, estime Danae Holler, psychologue dans le 14e arrondissement de  Paris. Depuis septembre, son cabinet ne désemplit pas : +28% de demandes par rapport à 2019. “Je reçois de plus en plus de jeunes adultes entre 18 et 30 ans, qui sortent d’études sans boulot ou qui ont perdu un emploi, des jeunes qui avaient pleins de projets et à qui cette crise a coupé l’herbe sous le pied !”, analyse cette praticienne.

Des consultations à 5 euros pour les jeunes lycéens et étudiants précaires

Mais avec un prix de consultation compris entre 50 et 70 euros, la thérapie exclut de fait les plus précaires. Parce que l’aspect financier reste l’une des principales barrières à la consultation, Marc Delfosse, thérapeute psychocorporel à Chilly-Mazarin dans l’Essonne a décidé de proposer chaque mercredi des consultations à 5 euros, pour tous les jeunes lycéens et étudiants en souffrance psychologique. “Ceux qui vont plonger sont ceux qui étaient déjà fragilisés avant la crise”, s’alarme le thérapeute qui espère fédérer les professionnels de la relation d’aide autour de son initiative, grâce à un groupe privé Facebook, Laconsulta5euros.

Les psys sont encore trop souvent vu comme des Freud incarnés. 

Malgré les efforts qu’il déploie pour faire connaître son initiative, seuls deux jeunes l’ont contacté. C’est qu’en France, la santé mentale reste un tabou. Alors qu’un Français sur dix a consulté un psy depuis le confinement du printemps, 20% d’entre eux n’en ont parlé à personne. “Si vous avez le malheur de lâcher lors d’un dîner de famille que vous allez voir un psy, tout le monde va s’étouffer !”, regrette Marc Delfosse. “90% de mes patients n’ont pas dit à leur entourage qu’ils me voyaient. Certains font la séance en visio depuis le fond de leur jardin, ou dans leur voiture”, assure de son côté Danaë Holler.

Alors, sur les réseaux sociaux, les psychologues s’activent pour démystifier leur profession. Comme @catherine_la_psy (13,9k abonnés) ou encore @lapsyquiparle (9 801 abonnés), Danaë Holler poste des stories sur Instagram, interagit avec sa communauté et diffuse ses vidéos sur Youtube,  “Il faut déstigmatiser les psys, on est encore trop souvent vu comme des Freud incarnés”, martèle celle qui compte désormais 4340 abonnés sur Instagram et plus de 5000 sur sa chaîne Youtube.

Les séries sur le sujet – comme Thérapie sur ViceLand qui  filme des rappeurs en pleine séance de psychanalyse ou encore En Thérapie sur Arte qui connaît un succès d’audience – achèveront-elles de convaincre la génération Y qu’aller voir un psy n’est en rien un aveu de faiblesse ? Les 18-24 ans sont aujourd’hui les plus nombreux à penser qu’il faut évoquer sa thérapie avec ses proches, ses collègues ou via les réseaux sociaux. Un pas en avant non négligeable pour éviter ce que certains professionnels nomment “la troisième vague psychiatrique” de la Covid-19.

Margaux Dzuilka

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