« Dans ton article, tu leur diras que c’est un village très… moche », plaisante à moitié Sarah, infirmière en Moselle qui a tenu à raconter un souvenir de confinement un peu spécial. La jeune femme vit dans une petite commune du département, qu’on ne citera pas pour des raisons d’anonymat, assommée par l’inemploi, et par l’épidémie de Covid-19 dès le début de la crise sanitaire.  « Pendant le premier confinement, j’étais au chômage technique mais j’ai choisi de travailler dans un service Covid. » Une fois son contrat terminé, retour à l’ennui.

Un printemps confiné mais « privilégié »

Petit à petit, le beau temps chasse la grisaille de la fin de l’hiver de l’Est. « Tout le monde se ruait dans des magasins de bricolage et achetait n’importe quoi pour les maisons ou les jardins. Ça tournait des heures pour tromper l’ennui et commencer des projets jamais finis », raconte Sarah. « On voyait les têtes des enfants qui sautaient des trampolines dépasser des grillages » se rappelle-t-elle.

Avec sa prime du service Covid, elle s’accorde un petit plaisir et s’achète un jacuzzi d’extérieur. « Des raisins poussaient au-dessus, comme au bled. Ah! Quel plaisir. » L’infirmière se souvient aussi du printemps particulier avec la saveur des potagers revenus et où la profusion des récoltes était partagée. « On a vraiment été privilégiés, comparé à ceux qui étaient enfermés dans des tours ou autre. Tu diras que j’ai pensé à eux », insiste la lorraine.

Et puis un jour, l’un d’entre eux a une envie de méchoui.

Vu de la rue, c’est le calme plein dans cette petite ville de Moselle. Pourtant, derrière les façades des maisons et des bâtiments, le voisinage s’agite discrètement. « A l’arrière, on a des jardins communicants, alors les soirs on mangeait ensemble. On se parlait par jardins interposés. Ensuite on a commencé à organiser des tablées à l’air libre. On allait chez le jardin de l’un et de l’autre », se souvient Sarah. Ils discutent durant des heures, en laissant défiler des playlists de musique.

On avait conscience qu’il y avait des risques et que c’était interdit, alors on prenait nos précautions.

« On avait conscience qu’il y avait des risques et que c’était interdit, alors on prenait nos précautions. On avait surtout peur pour notre voisin, un vieil Italien. Mais qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse ? Il n’y a rien à faire. Même l’un des voisins, un vieux un peu dur, on pensait qu’il allait appeler la police, mais il n’a rien dit », s’étonne-t-elle encore. « On profitait, oui, mais avec une épée de damoclès au-dessus de la tête », concède la jeune femme.

Le ramadan arrive, les spécialités défilent sur les tables. Les hommes du voisinage construisent un four à pizza. « Le vieil Italien sait bien faire les pizzas. On a fait du pain, des naans, et toutes sortes de pâtes. » Et puis un jour, l’un d’entre eux a une envie de méchoui.

« Sauf qu’on avait pas d’appareil à méchoui, alors ils l’ont fabriqué » raconte Sarah. Après environ dix jours de réflexion collective, le plan est ficelé. « Chacun a mis de son expertise pour élaborer la machine à méchoui. Dans le voisinage, il y en a un qui est soudeur, l’autre bricoleur, l’autre aime détruire et reconstruire, l’autre sait où trouver des pièces. C’était une réunion de cerveaux. »

Une ingéniosité à toute épreuve

Après quelques jours, la débrouillardise porte ses fruits. « Ils ont récupéré une vieille batterie de machine à laver en guise de moteur », détaille Sarah. Roues de vélo, barres de fer, et autres pièces métalliques, l’incroyable machine à méchoui est électrique, et en marche.

En fin de compte, ce que je retiens c’était qu’il s’agissait un moment de partage convivial et interculturel. 

Deux des jeunes du quartier s’occupent alors d’acheter un mouton préparé pour l’occasion. « On a dû le faire cuire plusieurs fois », précise l’infirmière. La mécanique du système D fait alors opérer la magie. La viande tourne lentement sur l’étonnant méchoui branché sur secteur. Les  vieilles branches récupérées dans les jardins crépitent dans le bac à feu. L’odeur et le jus de la viande émoustillent les papilles des quelques voisins réunis à distance, musulmans, jeûneurs ou gourmands. « Je me suis retrouvée avec une tonne de mouton », se souvient énergiquement Sarah

On a partagé. J’en ai distribué à ma famille en leur en laissant sur le pas de leur porte

« On a partagé. J’en ai distribué à ma famille en leur en laissant sur le pas de leur porte »,  raconte l’infirmière. « Qu’est-ce qu’on a mangé pendant ce confinement. C’était comme les banquets dans Astérix et Obélix. Il y avait des Astérix, des Obélix, et même des rien. »

Le premier confinement qui a éloigné physiquement les individus, a eu un autre effet sur ces voisins, qui avec prudence tout de même se sont rapprochés à l’air libre malgré les interdictions. « En fin de compte, ce que je retiens c’était qu’il s’agissait un moment de partage convivial et interculturel. Chacun a apporté sa sauce. »

Après l’isolement du printemps et l’été déconfiné, le confinement de l’automne, moins exceptionnel et plus redouté face à une crise qui dure, a été plus difficile à vivre pour ces voisins reclus chez eux. Un an après, les pièces de la machine à méchoui ont été dispersées, et attendent toujours d’être rassemblées comme ces voisins mosellans.

*Le prénom a été modifié

Amina Lahmar

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