Apatride et à la rue, Stéfane passe son temps dans les rues de la Gare de Lyon. Derrière ce sans domicile fixe, se cache une histoire pleine de rebondissements, entre Paris et la Roumanie… Récit.

Gare de Lyon, un dimanche à 17 heures. Une petite équipe de maraude de l’association « Banlieue Plus » dont je fais partie, passe par là. C’est à cet endroit que je rencontre Stéfane, un habitué des lieux. Sa vie, c’est un roman. Il pourrait en parler des heures. Mais ici, il s’agit d’une vie parmi les vies, celle d’un homme qui n’a ni patrie, ni foyer.

Stéfane est âgé de 46 ans. Il vient de Roumanie. Son pays natal, il le quitte en 1990, laissant ses parents, un frère et une sœur derrière lui. Il cherche une vie meilleure. L’Eldorado, pour lui, c’est la France. Mais qu’en est-il de la réalité ? C’est le parcours du combattant qui commence pour lui dès son arrivée dans l’hexagone.

Quand il arrive en France, Stéfane demande asile politique et exerce le métier de peintre en bâtiment. Alors qu’il vit avec sa compagne française pendant quelques années, une dispute éclate, elle le rejette. Il part ensuite s’installer chez la sœur de son ex-compagne à Dijon qui a une fille de 14 ans. Les choses se compliquent pour lui lorsque celle-ci l’accuse de viol. « Sa mère l’a obligé à aller porter plainte à la police alors que moi je n’ai jamais fait ça. J’ai la conscience tranquille. J’ai pris dix ans pour rien » raconte Stéfane. Il clame ainsi son innocence, mais le verdict tombe : Stéfane sera emprisonné durant dix ans. Cet homme est très pointilleux sur les dates. Sa date de sortie il ne l’oublie pas : le 26 mai 2006, il retrouve sa liberté. Sa vie dans la rue commence.« Je suis à la rue depuis 2006. J’ai vécu dans des parking, partout où je pouvais. Je suis arrivé en France le 2 juin 1990. J’ai demandé l’asile politique et j’ai renoncé à ma nationalité roumaine. Je suis apatride mais mon statut n’est pas reconnu. Car quand tu es apatride, c’est le pays qui te renie. Et moi j’ai fait une demande volontaire. J’ai été à l’ambassade… J’ai fait une grosse bêtise, j’aurai dû me casser une jambe» raconte Stéfane.

On peut se demander alors pourquoi ce choix. Stéfane s’explique «À l’époque un consul en Roumanie avait déclaré que si on renie sa patrie et qu’on se retrouve ainsi sans nationalité, la France était obligé de vous donner les papiers ». Mais ce n’est pas le cas, car chacun se renvoie la balle : La France veut qu’il quitte le pays, la Roumanie ne veut plus de lui le considérant comme un «traître». Après sa sortie de prison, Stéfane se fait contrôler plusieurs fois par la police et à trois reprises, les autorités essaient de le renvoyer dans son pays. Seulement comme il n’a plus de nationalité, il ne peut être envoyé nulle part.

En 2012, il apprend qu’il a une tumeur aux poumons. « Je crois que c’est à cause des deux ans où j’ai vécu dans le parking de la gare, où je prenais les mégots » se souvient Stéfane. Sa situation médicale lui permet alors de se retrouver dans un foyer thérapeutique. Il signe un contrat pour cinq ans. Son quotidien aujourd’hui c’est : le foyer, Gare de Lyon, le foyer. Il se lève tous les matins à 7h50 pour prendre le petit-déjeuner, puis quitte le foyer à 9h. Il se dirige alors vers Gare de Lyon. Il y passe la journée à aider ses compatriotes roumains ou des Français qui ont des difficultés administratives. « J’ai un CEG, le certificat de formation générale, alors je peux les aider» explique Stéfane. En échange, il reçoit un petit pécule qui lui permet de se fournir en hygiène et autres. Des ressources, il n’en a aucune. Le SDF a formulé trois fois une demande d’aide auprès du secours catholique. Elles ont toutes été rejetées. Avec les aides administratives qu’il fait quotidiennement, il arrive à réunir à peu près 300€ par mois. Quant aux trois repas quotidiens, ils lui sont fournis au foyer.

Sa famille, il ne l’a pas revu depuis plus de 20 ans. Il n’a plus revu ses parents qui sont décédés entre temps, ni son frère qui vit en Allemagne, depuis 22 ans, ni sa sœur qui vit en Roumanie, depuis 24 ans. C’est une belle surprise qui lui a été faite début août dernier, lorsque son frère, sa sœur et sa nièce sont venus lui rendre visite au foyer. Stéfane, les larmes aux yeux s’en souvient encore « Ils sont restés la journée, huit heures en tout. On a été voir la tour Eiffel et ma nièce a vu une compatriote roumaine en train d’allaiter son enfant dans la rue. Elle a eu de la peine, alors elle lui a sorti un billet roumain qu’elle lui a donné. Mais la femme a refusé quand elle a vu la monnaie roumaine ».  Il repense alors quand lui aussi se trouvait à la place de cette femme, quand il se lavait dans les douches communales, qu’il s’était fait agressé par des «compatriotes roumains» après s’être introduit dans sa tente sans son autorisation. Mais aujourd’hui, il vit pleinement cette journée avec sa famille, il savoure ses huit heures car bientôt ils s’en iront pour longtemps…

Il leur fait ses adieux. Les souvenirs restent, et les regrets s’enlisent « si je pouvais avoir une machine à remonter le temps, je resterais avec ma famille». Quand je lui demande comment il voit son avenir, sa réponse est simple « l‘avenir, je le vis au jour le jour ». Son seul souhait aujourd’hui est d’obtenir une carte de séjour qui lui permettra enfin de rejoindre sa famille.

Chahira Bakhtaoui.

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