Si vous cherchez un débat politique, ce n’est pas sur les plateaux de TF1 que vous le trouverez. Hier, derrière le slogan « 2022 avec nous », le rendez-vous était donné par le Département du 93, à l’Usine, une salle de réception au pied du Stade de France, à Saint-Denis.

Des jeunes de toute la Seine-Saint-Denis, entre 18 et 29 ans, étaient invités à débattre sur leurs préoccupations et leur vision de l’avenir. Il était question « de la vie quotidienne » résume Pauline, drancéenne de 26 ans. Écologie, logement, travail, gratuité des études, entrepreneuriat, discriminations de genre, racisme, islamophobie, vieillesse, handicap, sans-abrisme, les participant·e·s se sont emparés de nombreux sujets.

Cette rencontre est la concrétisation de plusieurs semaines d’enquête et d’entretiens auprès de 104 jeunes de Seine-Saint-Denis. L’agence Grand Public, mandatée par le Département du 93 a regroupé la parole de ces jeunes dans un film-enquête diffusé au début de cette soirée (à re-voir en intégralité ici) Trois questions leur ont été posées : La France pour vous ? Le sujet que vous aimeriez voir abordé durant cette campagne présidentielle ? Le vote pour vous ?

Diffusion du film-enquête « 2022 avec nous » au début de la soirée dans une salle comble.

Liberté, égalité, fraternité ?

« On est que des jeunes, et on dit tous la même chose. On parle tous de liberté, d’égalité et de fraternité. Et en même temps, on remarque que ces trois mots n’ont plus aucun sens pour nous », commente Floyd-Idris, 21 ans, ouvrier coffreur bancheur, après la diffusion du mini-reportage auquel il a lui-même participé.

Les jeunes des quartiers populaires sont souvent culpabilisés en période d’élection alors qu’en réalité, ils ne sont pas dépolitisés.

Pendant près d’une heure, les prises de paroles se succèdent, et cette devise revient à plusieurs reprises dans leur bouche. Inès Seddiki, présidente de Ghett’up rappelle que « les jeunes des quartiers populaires sont souvent culpabilisés en période d’élection alors qu’en réalité, ils ne sont pas dépolitisés. Ils ont beaucoup d’idées, et sont très engagés. Mais, ce n’est pas à quelqu’un qui a 17, 18 ou 19 ans de sortir un programme politique sur cinq ans. »

Inès Seddiki, présidente de l’association Ghett’up, un réseau d’acteurs en charge de valoriser les habitants des quartiers populaires.

Pas encore de programme sur cinq ans, mais de nombreuses problématiques sont soulevées et déjà quelques solutions à souffler aux candidat·e·s.

« Des congés menstruels », proposés par Flora, dionysienne de 19 ans et technicienne Data Center.

Emmanuel, 22 ans, soucieux des questions écologiques, s’étonne : « On nous accuse d’être responsable de la pollution, nous le peuple, alors que les firmes qui sont les plus gros pollueurs n’ont aucune pression sur elles ».

« J’ai vu une candidate à la présidentielle qui a dit que si elle devenait présidente, elle mettrait des amendes aux personnes voilées. Elle est où la liberté dans tout ça ? », s’insurge Nargesse, lycéenne voilée de 17 ans.

Ou encore Quentin, 26 ans, qui interpelle directement les élu·e·s du département présent dans la salle : «  Les logements que vous construisez ne sont pas pour nous. On a l’impression qu’ils sont pour les gens riches que vous voulez attirer ! »

Le droit de vivre dignement

Après les prises de paroles, un buffet est organisé. En petits groupes, un verre ou un amuse-bouche à la main, c’est le moment de débriefer de cette soirée et de continuer à débattre. « À la base, je ne m’intéresse pas à la politique. Mais comme je commence à entrer dans la vie active, indirectement ça commence à me toucher », débute Moussa, drancéen de 25 ans, qui a dû arrêter ses études, faute d’alternance.

Comme Moussa, Elie, étudiant en droit de 24 ans participe pour la première fois à une initiative politique, « mieux vaut tard que jamais » s’amuse-t-il.

J’ai toujours voté. Mais ce qui me fait voter maintenant, c’est l’avenir que nous réserve Macron.

L’arrivée dans la vie professionnelle et la recherche de logement ont aussi été un déclencheur pour lui : « C’est vraiment la question du logement qui me fait bouillir. Tu te bats pour avoir un CDI, et même quand tu l’as, tu n’as pas de logement. J’allais avoir un enfant, donc j’ai cherché un travail à 35 heures à côté de mes études. »

« J’ai toujours voté. Mais ce qui me fait voter maintenant, c’est l’avenir que nous réserve Macron. Le pire, c’est de rendre les études payantes avec l’argument de lutter contre la précarité, c’est absurde » développe Elie, originaire de Noisy-le-Grand, « et ce qu’il veut faire pour la retraite, le RSA… », continue à lister Moussa, presque machinalement.

La parole des jeunes transmise aux 12 candidat·e·s

Pour que le débat ne s’arrête pas là, le conseil départemental et l’agence Grand Public invitent les jeunes à exprimer leurs revendications face caméra. Dans les prochains jours, leurs vidéos individuelles seront envoyées aux douze candidat-e-s à la présidentielle. « Il leur sera proposé de répondre également par vidéo. Les réponses obtenues seront ensuite publiées sur le site du Département de la Seine-Saint-Denis », communique le Conseil départemental.

L’un des jeunes présent hier soir en train de s’adresser aux 12 candidat·e·s.

Raphaël, 17 ans, lycéen à Henri IV est venu accompagner sa meilleure amie, Sofia, qui a participé à l’enquête. Face à la caméra, il a exprimé sa première revendication : « Le sujet important pour moi, c’est la justice sociale, écologique, entre les genres… ». Raphaël explique avoir tout de suite été intéressé par l’évènement et souligne cette initiative locale « qui permet de faire sortir les vrais problèmes, mais aussi les déceptions causées par le PS et le quinquennat de François Hollande ». « Je ne peux pas encore voter donc justement je milite. Je vais en manifestation, aux meetings politiques, je parle à d’autres jeunes. Même ceux qui ne sont pas d’accord avec moi  » dit-il, un sourire en coin.

Je ne peux pas encore voter donc justement je milite. Je vais en manifestation, aux meetings politiques, je parle à d’autres jeunes.

« J’ai l’impression que les gens ne votent plus pour un programme. Ils votent pour une image, comme pour Macron et son image de président-jeune. Mais dans tous les cas, des gens vont voter, alors il faut voter. Et j’espère que les candidats vont écouter parce que l’avenir d’un pays, c’est sa jeunesse » résume Elie, l’étudiant en droit.

Alors que les jeunes des quartiers peinent à se faire entendre dans ce débat présidentiel, cette soirée aura au moins permis de leur redonner une voix, de la dignité et du pouvoir d’agir.

Anissa Rami

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