Quand on lui soumet le titre de cet article, Patrick Braouezec glisse, dans un sourire : « C’est un peu excessif. » Lui s’évertue à arrondir les angles, jure qu’il n’a pas de « regrets ni de ressentiment » mais les faits sont là, lourds de sens politique. Conseiller municipal de Saint-Denis depuis 1983, maire de 1991 à 2004, président de Plaine Commune depuis 2005, « Braou » n’aura plus aucun de ces mandats dans quelques semaines.

Ses héritiers lui ont gentiment montré la porte, lui, l’architecte en chef de la ville ces trente dernières années. « On m’a fait comprendre qu’on voulait tourner la page », reconnaît Braouezec. « On », c’est Laurent Russier, l’actuel maire (PCF) de Saint-Denis, et ses proches. Candidat à sa propre succession, Russier n’a pas fait de place sur sa liste à son ami communiste. Ce dernier lui avait pourtant proposé un deal : il garderait la présence de Plaine Co encore quelques temps (« six mois, un an », dit-il), le temps de préparer sa succession et de faire un « passage de relais dans la douceur ».

Une option qui n’a pas franchement séduit Russier et les stratèges locaux du PCF, malgré dix bons mois d’attente. « Je n’ai pas eu de réponse, explique Braouezec. J’ai considéré que non-réponse valait réponse et qu’il valait mieux en tirer les conséquences. » En juin, déjà, un article du Parisien avait révélé le loup : titré « Braouezec sur la sellette ? », il évoquait la possibilité pour l’ancien maire de « ne pas trouver de place sur la liste de son propre parti ». A l’époque, Laurent Russier dénonçait une « rumeur sans fondement ». En fait, Le Parisien était bien informé et la rumeur s’est confirmée.

Une méthode jugée peu élégante

Aujourd’hui, Russier reconnaît : « Je souhaitais que Patrick soit sur la liste mais la question était de savoir s’il restait président de Plaine Commune. Je n’étais pas en capacité de lui apporter une réponse par rapport à sa demande. » Alors, à la rentrée, Braouezec a pris les devants (« il vaut mieux décider pour soi-même ») et il a annoncé, dans une lettre aux habitants de Plaine Commune, sa décision de ne pas se représenter et de lâcher la présidence de l’intercommunalité. Une décision qui s’est imposée à lui, et pourtant : en apparence, l’épisode a été digéré et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Lors de ses vœux, le maire a fait applaudir son prédécesseur et salué « la force qu’il faut pour faire ce choix » et « le grand maire » qu’il a été.

Patrick Braouezec dirige Plaine Commune depuis quinze ans

Mais derrière l’unité de façade, une fissure se lit en coulisses. Pour Laurent Russier, c’est aussi l’occasion de tracer son propre chemin et de se démarquer du poids du passé, lui qui est bien moins connu et reconnu que Didier Paillard et Patrick Braouezec, ses deux prédécesseurs. « Je suis fier de l’héritage de Patrick mais il faut aussi un nouveau souffle, assume-t-il. On est devant une nouvelle phase de l’histoire de la ville. » Reste que la méthode peut surprendre et être jugée inélégante. Est-ce une façon de faire payer à « Braou » son choix de voter Macron dès le premier tour en 2017, qui avait choqué dans les rangs communistes ? L’expression d’une volonté de renouvellement ? Ou bien s’agit-il de reprendre la main sur Plaine Co, alors que David Proult, adjoint de Russier au logement, est pressenti pour en briguer la présidence ?

« Je ne cherche pas à comprendre, souffle Braouezec. Je pense que certains, dans l’entourage du maire, me voyaient plus comme un handicap que comme un atout. » Reconnaissant un épisode « difficile et douloureux », l’ancien instit’ ne partage pas ce point de vue : « Je ne pense pas être has been. Il faut du rajeunissement mais il ne faut pas exclure. Avoir de la bouteille, en politique, ça peut servir. »

Une majorité dispersée et divisée

De son côté, le maire se veut positif : « Patrick continue à soutenir ma liste et il va soutenir ma campagne. » L’intéressé n’est pas aussi catégorique. S’il rappelle qu’il fait « partie du comité de soutien » à Laurent Russier, il précise : « Je n’aurai pas de rôle dans cette campagne. Et j’aurai un regard très attentif sur les listes et les projets. J’irai au bout de ma réflexion. » Sous-entendu : son soutien n’est pas un chèque en blanc et il n’est pas garanti à 100%. Alors, en forme d’avertissement, Braouezec s’interroge : « Il y a différentes façons de tourner la page. Soit on tourne la page et on continue le livre, soit on en profite pour fermer le livre et passer à un autre. Là, ça serait un énorme gâchis si on changeait de livre. »

Ira-t-il jusqu’à retirer son soutien à Russier, lui qui avait fait faux bond en PCF à deux élections présidentielles, en 2007 pour soutenir José Bové et en 2017 pour voter Macron ? Braouezec assure qu’il n’est pas dans cet état d’esprit mais sa liberté est ici connue de tous.

Deux de ses anciens adjoints sont d’ailleurs sur la ligne de départ. Georges Sali, d’abord, une figure locale, qui avait réalisé 7,8% en 2014, qui a créé le PSG (Parti socialiste de gauche) en 2012 après avoir soutenu aux législatives, contre le candidat PS, un certain… Patrick Braouezec. Mais aussi et surtout Bally Bagayoko, 3e adjoint de Russier et candidat au nom de la France insoumise. Jusque-là, sa campagne semble recevoir un certain écho, notamment dans certains quartiers pour qui la politique parait assez lointaine.

Je suis très inquiet, la division est suicidaire

La majorité municipale se présente donc éclatée au premier tour des prochaines élections. « Je suis très inquiet, assure Braouezec. Il y a un vrai risque pour Saint-Denis. La division est suicidaire. » A qui la faute ? Le président de Plaine Co avoue que, s’il devait faire « un seul reproche à l’équipe en place, ce serait celui de s’être un peu repliée sur elle-même. » Le son de cloche n’est évidemment pas le même chez Laurent Russier, qui rejette la faute sur LFI : « Je continue à regretter la division, évidemment, et les électeurs nous disent qu’ils ont du mal à la comprendre. Face à un gouvernement qui frappe fort et face à des enjeux majeurs pour Saint-Denis, je regrette que les Insoumis soient partis seuls alors que, jusqu’au bout, on aura été aux manettes de la ville ensemble. »

Il en est d’autres qui regardent cette majorité imploser en se frottant les mains. C’est le cas de Mathieu Hanotin. Après avoir échoué à 181 voix en 2014, l’ancien député de la ville s’est lancé dans une deuxième bataille municipale pour 2020. Défait aux législatives comme la quasi-totalité des députés socialistes, Hanotin a créé son propre mouvement « Notre Saint-Denis », dont le label surplombe le logo du PS et de Génération.s qui l’ont investi.

Samedi 11 janvier, Hanotin a montré les muscles en attirant près de 300 personnes pour ses vœux. Sur la forme, l’exercice est réussi : petite musique de fond, poids lourds au premier rang (Stéphane Troussel, le président du conseil départemental, Bertrand Kern, l’emblématique maire de Pantin…), salle pleine et enthousiaste… Le candidat socialiste veut montrer qu’il est prêt : il égrène les propositions précises et chiffrées et révèle – le premier – les 55 visages qui composeront sa liste.

Mathieu Hanotin lors de ses voeux, le 11 janvier

Cocos et insoumis se regardent en chiens de faïence

A sa droite, le candidat de l’UDI, Houari Guermat, est toujours en piste après avoir recueilli 8,8% des voix il y a six ans. Enfin, la République en marche a investi son ancien référent départemental, Alexandre Aïdara, qui s’était présenté aux législatives de 2017 à Aubervilliers et Pantin. Face à une gauche désunie, LREM a saisi l’opportunité d’une victoire. Et le parti présidentiel met les moyens pour faire connaître son leitmotiv, « Changeons Saint-Denis ». Même Laurent Russier le reconnaît, « ils font une campagne dynamique, ils se disent qu’il y a quelque chose à faire à Saint-Denis. » Comme faire basculer à droite une ville communiste depuis la Libération ?

Beaucoup dépendra toutefois de ce que feront les communistes eux-mêmes de leurs divisions. Sur les réseaux sociaux ou sous les articles de médias locaux, « cocos » et insoumis s’écharpent régulièrement. Le collage, le vocabulaire, les affiches… Tout est bon à quelques tensions mais les états-majors, eux, n’insultent pas l’avenir. Ils savent qu’ils devront s’allier au lendemain du premier tour s’ils veulent garder la ville, dans l’hypothèse probable d’une triangulaire ou quadrangulaire le 22 mars.

« J’espère que, malgré la campagne, on sera dans une situation où on pourra fusionner entre les deux tours », appelle de ses vœux Patrick Braouezec. Voilà l’équation des communistes et des insoumis. Taper assez fort pour finir devant l’autre mais pas trop pour pouvoir s’allier et gouverner ensemble, six ans de plus. C’est subtil, la politique.

Ilyes RAMDANI

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