Depuis le 27 mars, il n’y a plus de « petits candidats ». Dans les médias, les douze aspirants à l’Élysée sont à égalité, du moins en temps de parole. Jusqu’ici délaissés par les radios et par les chaînes de télévision, Philippe Poutou, Nathalie Artaud, Jean Lassale ou encore Nicolas Dupont-Aignan sont sollicités par les grands médias, en vertu des règles de l’égalité du temps de parole. « En l’espace de 48 heures on a eu plus d’invitations qu’en cinq ans », a raillé l’équipe du candidat du NPA, Philippe Poutou.

222 heures pour Macron contre 11 pour Poutou 

Durant ces trois derniers mois de campagne, c’est l’équité qui prévalait. Du 1er janvier au 27 mars, le temps de parole des candidats était calculé en fonction de plusieurs critères définis par l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) :  représentativité à l’Assemblée et au Sénat, résultat aux précédentes présidentielles, position dans les sondages mais aussi en fonction de leur contribution à l’animation du débat électoral. Ainsi, un candidat qui fait de l’audience bénéficiait d’une plus forte médiatisation. Résultat, au 31 mars 2022, l’ARCOM comptabilisait 222 heures de temps d’antenne pour Emmanuel Macron contre 11 pour Philippe Poutou.

L’organisation de la soirée La France face à la guerre lundi 14 mars sur TF1 avait constitué le point d’orgue de cette illusion de débat démocratique. Sur les douze candidats, seuls huit avaient été invités à s’exprimer devant 4,2 millions de téléspectateurs. Le candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Philippe Poutou avait dans un premier temps appelé les candidats invités à une « protestation collective » face à ce « flagrant déni de démocratie » via une lettre ouverte diffusée dimanche 13 mars sur son compte Twitter. Face à une absence de réaction des autres candidats, Philippe Poutou avait continué à manifester son mécontentement sur Twitter durant l’émission :  « Ça va TF1, tranquille à sélectionner les candidats ? La prochaine fois on peut carrément annuler la campagne et le vote, ça ira plus vite ! »


Philippe Poutou avait manifesté son mécontentement sur Twitter face à la sélection des candidats de l’émission ‘Face à la guerre’. 

Passer l’obstacle de Bouygues.

« Il n’y a pas de grands ou de petits candidats, comme il n’y a pas de petits ou de grands Français », avait de son côté réagi Nicolas Dupont-Aignan sur France 5. « Pour être candidat, il faut passer l’obstacle des 500 parrainages. Mais pour participer au débat présidentiel sur TF1, il faut en plus passer l’obstacle de Bouygues [groupe propriétaire de la chaîne, ndlr] ! » avait renchéri sur Twitter la candidate de Lutte ouvrière, Nathalie Arthaud. Jean Lassalle avait de son côté dénoncé un mépris de classe. Sur CNews, le député des Pyrénées-Atlantiques avait dit se sentir comme « un candidat de merde et inutile », jurant qu’il « ne regarderai[t] plus jamais TF1 ». 

La première chaîne avait eu du mal à brandir les sondages pour justifier son choix d’invités : Anne Hidalgo a été conviée malgré ses 1,5 % d’intention de vote, devancée par Nicolas Dupont-Aignan (3 %), Philippe Poutou (2 %) et Jean Lassalle (2 %). Adrien Gindre, chef du service politique du groupe TF1, avait expliqué à Ozap : « Nous ne faisons que respecter les règles qui s’imposent à tous les médias. Ce sont les règles d’équité. »

De BFMTV à France Culture en passant par RFI, RMC et M6, une trentaine de médias sont concernés par ces règles. À chacun, en interne, de réaliser cette tâche et d’envoyer son rapport à l’ARCOM. Internet et les réseaux sociaux n’étant pas concernés par cette régulation, les candidats peuvent s’exprimer sur des plateformes sur Twitter et Youtube sans limite.

RTL, Europe 1, BFM-TV et RMC mis en garde 

Durant la première période de la campagne électorale, qui allait du 1er janvier au 7 mars, de nombreux accrocs aux règles ont été pointés par l’ARCOM. RTL, mais aussi Europe 1, BFM-TV et RMC Découverte ont écopé d’une mise en garde pour n’avoir pas respecté les règles d’équité entre les candidats, déclarés ou présumés. On a trop entendu Eric Zemmour et Yannick Jadot sur RTL, mais pas assez Jean-Luc Mélenchon et Anne Hidalgo. De son côté, Europe 1 est accusé d’avoir négligé la parole de Nathalie Arthaud et celle de Philippe Poutou, tandis qu’elle « sous-représentait » Jean-Luc Mélenchon et assurait une « surreprésentation » à Valérie Pécresse.

Ces règles d’équité qui n’ont pas permis à tous les candidats de s’exprimer comme ils l’auraient souhaité ne sont plus valables depuis le 27 mars. Jusqu’à ce vendredi, c’est l’égalité stricte qui doit être respectée, à la seconde près. C’est-à-dire qu’une seconde de prise de parole de l’un, doit être compensée par une seconde accordée aux onze autres. Le temps de parole correspond à la diffusion des interventions d’un candidat ou de ses soutiens. Les revues de presse, reportages, éditoriaux et les commentaires politiques consacrés aux candidats sont de leur côté comptabilisés dans le temps d’antenne lorsqu’ils concernent un seul candidat et ne lui sont pas explicitement défavorables.

Sans règles sur le temps de parole, la loyauté de la compétition ne serait probablement pas respectée

« Le principe d’égalité constitue une spécificité de la campagne présidentielle », rappelle l’ARCOM, née de la fusion du CSA et de l’HADOPI. En cas d’infraction, l’ARCOM donne en premier lieu une mise en demeure puis peut décider de faire interdire un programme ou de le réduire. Les amendes sont le dernier recours. Selon la spécialiste en droit constitutionnel Séverine Nicot interrogée par Ouest France « Sans règles sur le temps de parole, la loyauté de la compétition ne serait probablement pas respectée », comme c’est le cas aux États-Unis par exemple où cette absence de règle favorise les deux gros candidats, en invisibilisant les autres.

En dehors des périodes électorales, le principe de pluralité est appliqué, c’est-à-dire que chaque courant politique a du temps pour s’exprimer. Un tiers du temps de parole est consacré à l’exécutif et le reste aux partis. Les veilles du premier et du deuxième tour, les chaînes et antennes appliqueront le silence électoral. Cette trêve médiatique s’étend du 8 avril au 10 avril à 20h puis pour le second tour, du 22 avril à minuit au 24 avril à 20h. Ainsi aucun contenu où les candidats sont cités ne devra être diffusé. Ce silence a pour but de ne pas influencer les électeurs.

La double casquette d’Emmanuel Macron

Cumulant les casquettes de Président de la République, de candidat à l’élection à la présidentielle et de président de l’Union Européenne, une ambiguïté plane autour des propos d’Emmanuel Macron. Une étude au cas par cas est donc requise. Ainsi ses interventions qui relèvent du débat politique sont comptées alors que celles qui entrent dans sa fonction de président de la République et de président de l’Union Européenne, ne le sont pas.

Dans cette dernière ligne droite, les équipes d’Emmanuel Macron misent plus que jamais sur les réseaux sociaux. Mais il leur est dorénavant impossible d’utiliser les comptes officiels du président-candidat. Dans un avis publié le 11 mars dernier,  la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale (CNCCEP) a estimé que les publications liées à la campagne d’Emmanuel Macron n’avaient pas leur place sur son compte officiel de président. Une décision que son équipe de campagne se devra de respecter mais qui ne permettra pas de compenser le temps de parole bafoué aux petits candidats.

Lou Attard

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