Un canon à eau, des lacrymogènes et près de 4200 policiers et gendarmes mobilisés, pour doucher l’élan de la mobilisation parisienne venue soutenir les civils palestiniens de Jérusalem et de la bande Gaza, qui subissent des bombardements meurtriers depuis une dizaine de jours, après les tensions provoquées par les expulsions de palestiniens de Jérusalem-Est à Cheikh Jarrah. « Là nous on se fait gazer parce qu’on s’exprime, eux se font tuer juste parce qu’ils sont chez eux. J’entendais des gros booms à la manifestation, je me disais mais là-bas comment ils font ? « , explique Sarah, 18 ans, de Drancy qui participe à sa première manifestation.

Face à face avec les forces de l’ordre à la Chapelle.

Paris, capitale de l’exception française

Alors que les métropoles du monde entier ont accueilli toute cette semaine des rassemblements pacifiques, l’exécutif français s’est fait une nouvelle fois remarquer par l’intermédiaire de son ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à l’origine de l’interdiction préfectorale de la manifestation. « L’enjeu même c’est que la manifestation ait eu lieu. En ça, le gouvernement a perdu son pari », analyse Houssman, quarantenaire et militant au collectif La Chapelle Debout, bien décidé à battre le pavé ce samedi.

« Les jeunes sont très respecteux » lance son amie à ses côtés. Et à lui de reprendre : « Ce sont majoritairement des jeunes des quartiers populaires. Or on considère qu’ils ne sont pas légitimes. Pour les politiques, le soutien à la Palestine c’est la base de l’islamo-gauchisme ».

Le défilé avait pourtant été accepté par la préfecture de Paris, après la demande déposée par l’association des Palestiniens en Ile-de-France quelques jours plus tôt. Néanmoins le ministre de l’intérieur a justifié sa demande d’interdiction express par sa crainte de revoir des heurts au sein de la capitale comme en 2014 lors d’une manifestation pro-palestinienne, ainsi que des cris antisémites. « Je ne veux pas qu’on crie ‘Mort aux Juifs’ dans les rues de Paris », clamait le ministre le 14 mai. Ce samedi, rue de la goutte d’or pourtant, les insultes et slogans désobligeants sont vite réprimandés dans la foule.

Malgré la pluie, de nombreuses pancartes ont été brandies ce samedi à Paris.

Un argument d’antisémitisme, fallacieux, démonté à plusieurs reprises depuis des années, qui pourtant scellera l’interdiction préfectorale de la manifestation, malgré les tentatives des avocats des organisateurs pour contester la décision du préfet de police Didier Lallement. « C’est incompréhensible, parce qu’on se demande pourquoi est-ce que c’est toujours les mêmes sujets qui fâchent en France, concernant les droits humains, alors qu’on vient manifester pacifiquement. Je me pose des questions, sur ce que cherche le gouvernement », s’étonne Dorali, étudiante en droit, qui compte bien continuer à se mobiliser.

Un dispositif policier impressionnant

Malgré l’interdiction, et face à des bombardements israéliens qui continuent du côté de Gaza (les bureaux de l’agence de presse américaine AP et ceux de la chaîne de télévision Al Jazeera ont été pulvérisés), les organisateurs ont tenu à ce que la marche puisse se faire de Barbès vers la Bastille. Un appel suivi par plusieurs milliers de personnes (3000 selon la préfecture) qui se sont retrouvées face à un arsenal policier impressionnant mobilisé dès la mi-journée aux abords de la station Barbès-Rochechouart.

« La manifestation n’a pas eu de début, ni de fin. Y’a aucun casseur, aucune démonstration de violence, il y a plus de policiers que de manifestants. La manif’ était interdite, on s’y attendait, mais à chaque fois ça fait mal », regrette Louise, étudiante en histoire à Paris.

Alors que les manifestants tentent de se réunir difficilement face au dispositif des forces de l’ordre qui bloque les circulations entre les rues, les policiers notamment la BRAV-M (brigade de répression des actions violentes, motorisées) débutent aussi leurs charges. Une situation tendue et attendue avec l’interdiction préfectorale, qui contraste avec le calme des rassemblements organisés dans les autres villes de France.


Des charges à répétition menées par des forces de l’ordre en nombre, ce samedi à Paris. 

De Barbès à République, en pas chassés

S’ouvre alors une chorégraphie redoutée : un rassemblement de manifestants dans un coin de rue, visé par des jets de grenades lacrymogènes, finalement chargé par les forces de l’ordre. Certains manifestants bloqués, ont du se résigner à suivre sur leur écran de téléphone les événements qui se déroulaient à quelques rues. 142 interpellations ont été observées d’après le ministère de l’intérieur. Malgré les provocations policières, plusieurs milliers de manifestants ont quand même pu marcher le long du boulevard Magenta notamment et entonnant « Nous sommes tous des Palestiniens ».

C’est donc une foule frustrée mais pacifique qui arrive à se frayer un chemin jusqu’à la place de la République en fin d’après-midi, après des scènes de chaos au sein des carrefours de la capitale. Malgré tout, la foule parisienne aura réussi son pari, braver l’interdiction et envoyer un message aux Palestiniens de Gaza, quitte à faire face aux forces de l’ordre. En fin de manifestation, des airs de Soolking et sa chanson ‘liberté’ ont même été chantés. « La liberté c’est d’abord dans nos cœurs, ça nous fait pas peur », chanté par l’Algérien, finalement transformé en « la liberté c’est pour la Palestine ».

Jalal Kahlioui, Meline Escrihuela

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