Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

À l’ombre du monument à la République, une installation interpelle. Tout autour de la Marianne en bronze, des silhouettes représentent les victimes qui ont payé de leur vie une rencontre avec les forces de l’ordre. Ce qui attire l’œil et les passants, ce sont aussi les majestueuses peintures de Jaeraymie, d’inspiration baroque. Ici, pas de représentation de figures religieuses, mais des policiers, des victimes, des familles endeuillées. Des choix artistiques qui ne laissent pas indifférents les passants.

L’association SAVE veut sensibiliser sur les lois encadrant l’utilisation des armes par la police et la gendarmerie. Particulièrement sur l’article L435-1 du Code de sécurité intérieure qui permet l’utilisation d’armes létales en cas de refus d’obtempérer. Voté en 2017, l’élargissement de l’usage des armes par les forces de l’ordre est aujourd’hui dénoncé comme un « permis de tuer ». Cinq après l’adoption de cet article, cinq fois plus de personnes tuées par les forces de l’ordre suite à un refus d’obtempérer.

Malgré ce constat, une proposition de loi présentée lors de la dernière niche parlementaire de la droite veut aller encore plus loin, avec une « présomption de légitime défense » pour les policiers. En janvier dernier, la gauche a réussi à faire échouer l’adoption du texte. Longtemps l’apanage de l’extrême droite, cette idée sera de nouveau débattue à l’Assemblée nationale avec le soutien du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez. Une situation que dénonce fermement l’association.

Des bénévoles tragiquement concernés

Aujourd’hui, l’art sera à l’honneur. Le programme allie prises de parole, performances artistiques, danse, ateliers créatifs. L’idée, pour le président de l’association Issam El Khalfaoui, est de parler à des publics qui ne sont pas nécessairement connaisseurs de la question. « On voulait vraiment se mettre sur la place publique, échanger avec toutes sortes de personnes. On constate que beaucoup de gens ne sont pas au courant de ces affaires, de ce qu’il se passe, des pratiques des policiers, mais aussi de ce que la loi leur permet de faire. » Issam est le père de Souheil, mort en 2021 à Marseille d’un tir policier.

Jennifer Yezid, bénévole, a mis un point d’honneur à être présente aujourd’hui. Les conséquences dévastatrices sur toute sa famille de la mort de sa tante Malika, tuée en 1973 lors d’une intervention de police. Elle a consacré un livre aux archives de cette affaire. « Plus de 50 ans après, les choses ne changent pas. Je ne peux qu’être en solidarité avec toutes les familles, je ne connais que trop bien les répercussions de ces drames », explique-t-elle.

Des bénévoles tragiquement concernés par la question, qui témoigneront avec d’autres familles de victimes tout au long de la journée, au milieu d’interventions d’avocats, de sociologues, de représentants d’associations et même de députés.

Une approche par l’art

Jaeraymie, peintre autodidacte, a prêté son pinceau à l’organisation. Il a opté pour un style de peinture classique afin de représenter des scènes relatives aux violences d’État et au parcours des familles qui les vivent. « C’est assez éloigné de mon style de base, plutôt art urbain avec une forme d’humour, même si je suis engagé », indique-t-il. Ce mélange des genres est issu d’une réflexion menée avec le comité. « On veut vraiment interpeller et convaincre des publics qui peuvent être un peu tièdes sur la question. Le fait d’utiliser des codes de l’art classique, ça peut parler à un public peut-être plus aisé, qui ne vit pas ces choses dans sa chair. »

Une approche qui touche aussi de jeunes artistes, ou artistes en devenir. Marie, 29 ans, approuve la démarche. « Moi, je me suis intéressée à ce sujet par le biais de l’art, puisque je suivais le travail de Jaeraymie. J’ai ensuite moi-même diffusé des informations sur le sujet, donc c’est une méthode qui fonctionne », explique-t-elle. Soumano, 20 ans, étudiant en STAPS et dessinateur, porte une réflexion sur l’universalité de l’art. « Je pense que dès lors qu’un artiste représente un thème politique, ça pousse à se poser des questions. Quand on voit une œuvre engagée, on se demande forcément ce que l’artiste a voulu dire, si on y souscrit ou non, comment on l’aurait représentée soi-même… »

Toucher des publics variés

Si l’objectif était de toucher des publics variés, cela semble réussi. Au milieu de l’installation, Samia El Khalfaoui, tante de Souheil, discute, calme olympien maintenu, avec une femme qui affirme qu’il n’est pas étonnant que des policiers doivent « en arriver là ». La dame poursuit en soutenant que les personnes racisées sont plus promptes à tremper dans des affaires liées à la drogue. 

Fort heureusement, d’autres interactions sont plus positives. Florian, 29 ans, ingénieur de recherche dans l’IA est venu sur proposition de sa copine. « Je connaissais le sujet de loin, mais j’ai vraiment appris aujourd’hui. On se rend compte qu’il y a beaucoup d’affaires qu’on ne connait pas ou peu et transmettre des messages par l’art, c’est vraiment fort. » 

Pour Anne, 50 ans, proposer cette installation à République est une très bonne idée. « Vu le nombre de gens qui passent ici, ça permet de brasser beaucoup de monde, y compris des personnes qui n’avaient pas prévu d’aller à l’événement, ou n’étaient pas au courant. » Pour continuer dans cette optique, l’association sera présente les 19, 20 et 21 mai à Saint-Denis, à Rennes le 13 juin et à Lille le 27 juin. « Et dans toutes les villes intéressées par le projet ! », complète Issam.

Ambre Couvin

Photo : Inès Nesrine Boutaybi

Articles liés

  • « On est des cibles faciles » : à Tours, les lycéens mobilisés après la blessure de Maël

    Au lendemain de la grave blessure à l’œil de Maël, 16 ans, devant le lycée Balzac, la mobilisation ne faiblit pas à Tours. Ce jeudi 1ᵉʳ octobre, des lycéens se sont de nouveau rassemblés devant plusieurs établissements pour dénoncer les violences policières et réclamer davantage de moyens pour leurs lycées.

    Par Chloe Roulet
    Le 02/10/2026
  • GenZ 212 : du Maroc à la France, ne pas laisser la mobilisation s’éteindre

    Un an après le mouvement de contestation GenZ 212 au Maroc, les grandes manifestations se sont essoufflées et plusieurs centaines de personnes sont toujours détenues. Réunies à Paris le 27 septembre, quatre militantes marocaines installées en France racontent comment elles tentent de poursuivre la mobilisation depuis l’étranger, entre défense des détenus, liberté d’expression et crainte de la répression.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 01/10/2026
  • À Saint-Ouen-l’Aumône, l’indignation après un tir policier sur un adolescent

    Mardi matin, devant le lycée Château d’Épluches à Saint-Ouen-l’Aumône (95), quelques élèves se sont rassemblés sous les yeux des policiers. La veille, un policier a tiré à très courte distance avec un lance-grenades sur un adolescent de 14 ans, l’atteignant au visage, en marge de la mobilisation lycéenne. Plusieurs de ses dents ont été cassées. Au lendemain des faits, la colère et la défiance restent palpables devant l’établissement.

    Par Fatoumata Koulibaly
    Le 30/09/2026