Quand on les trouve, les trois sœurs sont à l’œuvre et labourent la terre de leur parcelle. À Aubervilliers, les jardins ouvriers résistent tant bien que mal à l’étalement urbain. Amara, Karima et Soraya font partie des habitants qui entretiennent leur parcelle de verdure. Amara est juriste, et Karima infirmière. Soraya, qui gère la comptabilité d’une école de musique, est « l’autre sœur que leur père a oublié de déclarer », précisent-elles, avec le sourire complice de celles qui se connaissent depuis toujours.
Amara et Karima sont arrivées toutes petites à Aubervilliers, Soraya y est née. Cinquante ans que cette ville est leur vie. « On est des enfants d’Aubervilliers. C’est important ! », appuie Amara. Elle insiste. Elle sait ce que ça veut dire, Aubervilliers. Une ville populaire, dense, traversée par une vraie misère sociale. « C’est la banlieue, avec tout ce que ça implique de compliqué », souligne Karima. Parmi les villes les plus pauvres de France métropolitaine, Aubervilliers affiche un taux de pauvreté qui frôle les 42 % selon les données de l’Insee. Et pourtant, elles y sont restées, elles y tiennent. « Avoir ce jardin, ça nous donne encore plus envie de rester », confie Amara.
C’est un havre de paix. On a l’impression d’être ailleurs, loin de tout
La parcelle 58A leur appartient depuis près d’un an. Soixante-dix mètres carrés, un figuier partagé avec la famille voisine, une cabane en bois de près de cent ans. Elles vivent en HLM à la Maladrerie, à deux pas de là. Pas de jardin, pas de balcon. Et soudain, ce bout de terre à travailler, à habiter. « C’est un havre de paix. On a l’impression d’être ailleurs, loin de tout. On n’est plus à Aubervilliers. »
Un bout de terre à habiter
Ce décrochage, elles en avaient besoin. Aubervilliers compte parmi les villes les plus carencées en espaces verts d’Île-de-France : 1,42 m² de verdure par habitant, six fois moins qu’à Paris. Dans cette ville où les courses pèsent lourd dans le budget, où on « n’a pas forcément les moyens d’acheter autant de légumes qu’on le voudrait » selon Karima, le jardin est aussi une question de dignité.
Ce qu’elles font pousser, elles le mangent. « Une salade de tomates qu’on a plantées soi-même, c’est quand même autre chose », sourit Amara. Et puis il y a ce rêve, dit simplement. « J’adorerais avoir une grosse production et redistribuer gratuitement à des gens qui n’en ont pas », conclut-elle. Pour l’instant, elles apprennent.
Voisins de parcelle, voisins de vie
Le jardin, c’est aussi des rencontres. À côté de leur parcelle travaille celui que ses voisines surnomment affectueusement Amé, « tonton » en arabe. Il a 76 ans, des rangs tirés au cordeau et pas une mauvaise herbe. « C’est notre modèle », clame le trio. Il y a Lucas, jardinier depuis trente ans, qui leur a appris que les oignons se plantent couchés. Le petit Sofiane, huit ans, venu boire un thé à la menthe. Les petites-filles de Soraya, qui se régalent à mettre les mains dans la terre. « On se croise dehors, on n’aurait pas eu l’occasion d’échanger. Là, on a un sujet, on a un lien », glisse Amara.
Nos parents, de là où ils sont, s’ils nous voient faire ça, je pense qu’ils doivent bien rigoler
La transmission prend ici une saveur particulière. Les parents d’Amara et Karima venaient d’Algérie, paysans. Elles regardaient ça de haut, enfants de la ville. « Quand on allait en Algérie et qu’ils nous montraient les terres… on avait un peu de mépris », admettent les deux sœurs en riant. Leur père leur disait : « Vous, vous êtes des fatiguées du stylo ». Et les voilà à désherber à genoux, à parler à leurs plants de tomates. « Nos parents, de là où ils sont, s’ils nous voient faire ça, je pense qu’ils doivent bien rigoler », lâche Amara. Un rire qui dit aussi le chemin parcouru.
Mais ce havre de paix est menacé. Depuis leur création en 1935, les jardins ouvriers des Vertus ont été grignotés décennie après décennie : des 6,2 hectares, il reste seulement 2,6. Dernièrement, c’est plus de 4 000 m² de parcelles qui ont été rasées pour l’installation d’une piscine olympique, à l’occasion des Jeux de 2024.
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Derrière les jardiniers, les grues du chantier de la future ligne 15 du Grand Paris Express et les tours des Courtillières, cité emblématique de Pantin. À quelques mètres des parcelles. ©JulesPissembon
Une gemme sous les grues
Vingt* milite au collectif de défense depuis cinq ans. « Les gens pensent qu’on a gagné, mais les jardins sont toujours menacés. » Dans le cadre de la ZAC du Fort d’Aubervilliers, 2 700 m² supplémentaires sont dans le viseur pour y construire bureaux, logements et commerces autour de la future gare du Grand Paris Express. Une gare vendue comme une promesse : La Défense en quinze minutes, un éco-quartier pensé pour attirer une population nouvelle.
On voit bien pour qui est le nouveau quartier. La dimension de classe est extrêmement importante
« Ils remplacent une population », dénonce Vingt. « On voit bien pour qui est le nouveau quartier. La dimension de classe est extrêmement importante. » Ici, où le moindre mètre carré de verdure compte, c’est ce qui reste de vert qu’on veut bétonner. Aux municipales de mars 2026, la maire sortante Karine Franclet a perdu. Si son successeur Sofienne Karroumi a promis de « sanctuariser » les jardins, Vingt met en garde : « On peut être confiants, mais il faut faire attention ».
Ce jour-là, Amara, Karima et Soraya s’attardent sur leur parcelle. Il y a encore des mauvaises herbes à arracher, des oignons à surveiller, un figuier à protéger. Elles apprennent. Elles tâtonnent. Et elles reviendront la semaine prochaine.
« C’est une petite germe à protéger », dit Amara en regardant autour d’elle. Dans quelques années, quand leurs petites-filles auront la terre sous les ongles et que les oignons pousseront tout droits, peut-être qu’elles diront aux nouveaux comment faire. D’ici là, il faut « se battre pour garder de l’oxygène dans la ville », et que les enfants d’Aubervilliers aient, eux aussi, un bout de terre à eux.
Jules Pissembon
*Le militant a choisi de témoigner sous le surnom de Vingt.