« Sur un terrain de basket, que tu sois voilée ou non, tu es une basketteuse. Notre but est le même : gagner, peu importe nos différences », s’épanche Djamila Chamsia, 20 ans. Comme d’autres sportives qui ont choisi de porter le voile, Djamila est directement ciblée par une proposition de loi émanant du Sénat.
Le 18 février dernier, le Sénat votait en faveur du texte du groupe les Républicains, soutenue par le gouvernement, pour interdire le port de signes religieux dans les compétitions sportives. Une loi qui stigmatise les femmes musulmanes portant le hijab.
Si la ministre des Sports, Marie Barsacq, a exprimé des réserves quant à cette proposition de loi, le Premier ministre a tranché le débat. François Bayrou s’est déclaré favorable à l’interdiction du port du voile dans les compétitions sportives. En conséquence, l’exécutif « inscrira dans les meilleurs délais » à l’Assemblée nationale la proposition de loi sénatoriale.
Pour les spécialistes de la laïcité, ce texte de loi représente un dévoiement de la loi 1905. Dans les colonnes du Monde, le sociologue et philosophe Raphaël Liogier s’inscrit en contre. « [La loi de 1905] a été faite pour étendre les droits, pas pour les limiter. Les religions sont censées pouvoir s’exprimer dans l’espace public. Là, il s’agit simplement de créer un texte pour pouvoir continuer à dire : “Les musulmans contreviennent à la loi.” Sans compter que la pratique du sport constitue en soi une opposition à la pratique rigoriste de l’islam », argue l’universitaire.
Des carrières sportives d’ores et déjà contraintes
Djamila a toujours fait du sport : tennis, gymnastique, handball, mais c’est finalement le basketball qui a trouvé grâce à ses yeux. « J’adore les sports collectifs, surtout ceux avec du contact ! En jouant au basketball, je me suis épanouie », raconte-t-elle. En 2022, elle prend la décision de porter le voile.
Progressivement, elle est empêchée de participer aux matchs. « Au-début, ça m’importait peu, car j’étais amatrice. Aujourd’hui, je me sens frustrée, puisqu’on me répète que j’ai un bon niveau, mais je ne peux pas l’exploiter comme les rencontres officielles me sont interdites. » Le voile est uniquement autorisé lors des entraînements.
Une réglementation floue
En France, chaque fédération établit ses propres règles. Le voile est autorisé au handball, ou encore au judo. En revanche, il est proscrit au football, au basketball et au volley. En commission préalable, les sénateurs ont introduit dans le texte, la possibilité pour les préfets de suspendre l’agrément des associations sportives qui ne respecteront pas cette règle.
« Il a toujours été interdit de porter des bandeaux de plus de 10 cm dans le basket pour la sécurité, mais dans les faits personne ne s’en préoccupait. Lors de rencontres, peu d’arbitres interdisaient aux joueuses de participer si elles étaient voilées. En 2022, lorsque Nike a lancé son hijab de sport, la fédération a renforcé les mesures contre le voile. Pourtant, avec ce produit adapté, il n’y avait plus de raison de l’interdire », se souvient Sédar-Mary Jouga, 30 ans, arbitre et coach d’équipe féminine de basketball depuis 10 ans.
Si je décide de rien notifier, je peux passer en commission et recevoir une amende de la part de la fédération
Lors d’un match officiel, les arbitres sont tenus de demander aux participantes qui portent un couvre-chef de le retirer. Si elles refusent, cela doit être mentionné sur la feuille de match. Des sanctions peuvent être appliquées à la joueuse et à son club. Interrogé sur leur ampleur, Sédar-Mary admet ne pas savoir exactement. « Si je décide de rien notifier, je peux passer en commission et recevoir une amende de la part de la fédération. En réalité, personne ne sait ce qu’on encourt, car ce n’est pas dit clairement », expose le coach.
« J’imagine que tu peux être radié », finit-il par dire. Plusieurs coachs et arbitres ont refusé de répondre à nos questions par peur de représailles de la part de la fédération. Une chose qui ne l’étonne pas. Il assure que « la fédération exerce une pression pour que tout aille dans son sens ».
Contraintes de se replier sur soi
Pour Houria Mohamed, 21 ans et joueuse de basketball, cette loi est perçue comme islamophobe : « On m’interdit de porter mon voile pour jouer, mais les tatouages religieux, placés à des endroits du corps visibles, sont autorisés. » La jeune femme a été plusieurs fois victime d’attaques racistes. « Un jour, j’étais à la table du chrono, portant ma capuche, car le voile m’était interdit. Un homme est venu et me l’a arraché à deux reprises. Je me suis sentie humiliée et les larmes sont montées », relate-t-elle.
Si un jour, on m’empêche de le porter à l’entraînement, j’arrêterai définitivement
Cet incident, parmi d’autres, l’a poussée à arrêter le sport pendant un an. « Le basket me manquait, alors j’ai décidé de reprendre, mais je suis obligée de retirer mon voile en matchs. Si un jour, on m’empêche de le porter à l’entraînement, j’arrêterai définitivement. »
De son côté, Shaima a, elle aussi, rencontré des réticences concernant son hijab. « On ne me disait jamais explicitement que mon voile était un problème, mais des remarques comme : « dans votre situation », me faisaient comprendre qu’il dérangeait », témoigne la basketteuse de 20 ans.
Finalement, la jeune femme a décidé d’arrêter de pratiquer en club, car « les compétitions lui étaient interdites, et concourir était ce qu’elle préférait, dû à son niveau avancé ». Aujourd’hui, elle envisage de faire du tir à l’arc seule sur un terrain, comme cela « lui est encore autorisé en France », ironise-t-elle.
C’est l’adoption de ce type de loi qui les contraint à se replier sur elles-mêmes
Face à la volonté de faire disparaître les femmes voilées des compétitions officielles, de nouvelles ligues dites “safe” proposent des tournois non officiels accessibles à tous. C’est le cas de la ligue Ball’her, créée par Salimata Sylla, où joue une fois par mois Djamila.
« Là-bas, je me sens comprise et soutenue, c’est un lieu où on se retrouve entre femmes, voilées ou non, pour se challenger sans limites. » Les trois athlètes s’accordent sur un point : « Le débat public les accuse de communautarisme en portant le voile, mais c’est l’adoption de ce type de loi qui les contraint à se replier sur elles-mêmes. »
Une règle franco-française
Mercredi 12 mars, lors de la commission des affaires culturelles à l’Assemblée nationale, la ministre des Sports, Marie Barsacq, a soutenu que « le voile n’était pas une forme d’entrisme religieux ». En réponse, mardi 18 mars, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a exprimé son désaccord avec son homologue, allant jusqu’à menacer de démissionner du gouvernement si la loi n’était pas adoptée par le Parlement.
Cette règle, spécifique à la France, va à l’encontre du droit international et a un impact disproportionné sur les femmes musulmanes
Un an auparavant, le Conseil d’État a été saisi par les Hijabeuses, un collectif de femmes footballeuses réclamant le droit de jouer au football tout en portant le voile. Leur demande a été rejetée.
La position de la France suscite des interrogations, notamment au niveau international. L’organisation Amnesty International a publié en juillet 2024 un rapport soulignant que « cette règle, spécifique à la France, va à l’encontre du droit international et a un impact disproportionné sur les femmes musulmanes. » En octobre dernier, c’est l’ONU qui a appelé les fédérations de football et de basketball à lever l’interdiction du port d’un couvre-chef, qualifiant aussi cette mesure de « discriminatoire ».
Inès Bennacer