La pluie, la grêle et les températures glaciales n’ont pas arrêté les militants et les soutiens venus de toute la France pour accompagner Awa Gueye, la soeur de Babacar, qui mène le combat judiciaire pour la mémoire de son frère depuis 5 ans.

Le rendez-vous était donné à 14h à Rennes devant l’immeuble même ou Babacar a été tué dans la nuit du 2 au 3 décembre 2015 à l’âge de 27 ans. Une grande partie des comités et familles de victimes avaient fait le déplacement : les comités pour Adama Traoré, pour Sabri Chouhbi (Lumières pour Sabri), Gaye Camara, Lamine Dieng, Angelo Garand ou encore celui pour Ibrahima Bah  étaient présents, pour soutenir celle qu’Assa Traoré définit comme « une grande sœur dont nous pouvons être fiers ». Dans le cortège, On note aussi la présence de Boubacar Dramé, ou encore de la famille d’Allan Lambin, mort au sein du commissariat de Saint Malo en février 2019.

Malgré la pluie, des centaines de personnes mobilisées
à Rennes

Accompagné de collectifs citoyens venus de Saint Nazaire, Nantes, et notamment par le collectif de sans-papiers rennais, le rassemblement prend des allures d’une grande réunion de famille. Les familles endeuillées dont la colère et l’émotion est palpable dans les discours, semblent plus que jamais soudées au moment des prises de paroles.

Awa vêtue d’un sweat rouge floqué en mémoire de son frère monte sur l’estrade, le visage jusqu’alors souriant, se ferme. Déterminée et puissante la jeune femme prend le micro et raconte comment son petit frère a été «assassiné» selon elle par la police ce soir de décembre 2015. Cette nuit-là, le jeune homme de 27 ans devait dormir chez un ami. Mais alors qu’il entre dans un état de délire mental, Babacar se saisit d’un couteau et se blesse au ventre. Son ami prévient les secours et les pompiers notamment, mais c’est la brigade anti-criminalité qui arrive sur les lieux dans un premier temps. Ils sont huit. Cinq balles seront tirées sur le jeune homme.

D’après le journal Ouest-France, l’information judiciaire qui a été amorcée en 2017 toucherait à sa fin. Le quotidien a interrogé le procureur qui affirme que « l’avis de fin d’information sera diffusé cette semaine par le magistrat instructeur ». Le parquet de Rennes aura trois mois pour faire l’inventaire de ses réquisitions. Rappelons que le policier en cause, a été placé en tant que témoin assisté, et n’est pas sous le coup d’une mise en examen.

Devant la foule, elle évoque les mensonges, les pressions, la destruction des scellées « par erreur » et la mutation du policier qui a tiré sur Babacar. Acclamée par le public, la franco-sénégalaise fustige un traitement judiciaire qui permettrait « aux assassins de son frère d’être toujours en exercice ». Awa enchaine les punchlines, et le vocabulaire se politise. Des mots qu’elle a acquis au fil de son combat, en perfectionnant son français, elle qui au moment du drame était dans l’hexagone depuis peu et ne parlait pas la langue.

« Mon frère faisait une crise d’angoisse, ce sont les pompiers qui ont été appelés dans un premier temps. Babacar avait besoin d’aide et de soutien, mais les huit policiers qui sont intervenus et avaient tout ce qu’il faut pour le maitriser n’ont pas cherché à l’aider parce qu’il était noir. »

Un discours très politique

La parole se veut fédératrice et très politique, décoloniale aussi. La mère de famille rappelle qu’elle est fille de tirailleur et inscrit une filiation dans le rapport de sa famille à la France. « Si mon père et d’autres soldats de l’empire colonial ne s’étaient pas battus pour la France, ici on parlerait Allemand ».

Puis au détour d’une digression en l’honneur des sans-papiers présents, la soeur de Babacar théorise la différence faite entre marchandises et le traitement fait aux humains issus du continent africain. Elle dénonce avec rage : «l’or détenu dans la Banque de France, la café que l’on boit, l’uranium, ou le pétrole que le pays utilise proviennent d’Afrique ne sont pas appelés immigrés». La foule acquise à sa cause, l’acclame.

Une trop longue liste de noms de victimes

Sur l’estrade en compagnie des comités et des familles, l’énumération d’une trop longue liste des prénoms des victimes décédées des suites d’une intervention policière. Plus de 10 longues minutes. De Malik Oussekine tué dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, à Olivio Gomes tué par balles en octobre dernier à Poissy.  Suivies d’une minute de silence et d’une prière hommage à Babacar qui se clôture par un lâché de ballons vers un ciel venteux.

Sur l’estrade les témoignages des familles de victimes se succèdent : et rappellent au combien Awa Gueye est présente sur tous les fronts et toutes les luttes et qu’il était normal pour ces familles de le lui rendre. Régulièrement un message d’appel à l’unité revient.

«Les mêmes qui exploitent l’Afrique sont ceux qui exploitent l’Europe», lance Mahamadou Camara, le frère de Gaye tué par la police en 2018. De son côté Boubacar Dramé rappelle que c’est seulement «ensemble que nous arriverons à faire changer les choses». Ce samedi après-midi, loin des cortèges parisiens c’était une grande famille qui s’était donnée rendez vous.

Céline Beaury

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